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1 jour, 1 texte. Numéro 77 / Pierre Brossolette, « Dérobade impossible », Le Droit de Vivre, 4 janvier 1936

Pierre Brossolette est né le 25 juin 1903 à Paris. Il entre à l’École normale supérieure en 1922 et obtient l’agrégation d’histoire et de géographie. Membre de la Ligue des Droits de l’Homme, il adhère au parti socialiste SFIO et participe au courant Bataille socialiste, à la gauche du parti. Sa candidature échoue aux élections cantonales (1934) puis à la députation de l’Aube (1936). Journaliste, il écrit dans plusieurs organes de presse dont Le Populaire, journal de la SFIO, où il traite de la politique étrangère. Il évolue d’une ligne pacifiste, acquise aux idéaux d’Aristide Briand, à une position de grande fermeté à l’égard des dictatures fascistes.

Sous l’Occupation, il rejoint le Groupe du musée de l’Homme, participe à la formation des mouvements Libération-Nord et de l’Organisation civile et militaire (OCM). La librairie russe qu’il rachète avec sa femme Gilberte, rue de la Pompe, sert de lieu de rencontre pour les résistants. Au printemps 1942, il rejoint Londres et travaille dès lors pour les services secrets de la France libre. Repéré par les Allemands, il met sa famille à l’abri, à Londres, et poursuit son action sur le territoire français. Gilberte Brossolette assure quant à elle la liaison entre le Commissariat à l’intérieur de la France libre et la BBC.

Pierre Brossolette travaille à unifier les forces de la Résistance en zone occupée. À Londres, il intervient des dizaines de fois sur les ondes de la BBC. Il tombe aux mains des Allemands en Bretagne, le 3 février 1944, alors qu’il s’apprête à franchir la Manche. Identifié au bout de quelques semaines, il est transféré à la Gestapo, à Paris. Il y subit des interrogatoires et la torture et parvient à se défenestrer, le 22 mars, alors que son gardien s’est absenté pour déjeuner. Emmené à l’hôpital de la Salpêtrière, il meurt de ses blessures le soir. Le 24 mars, il est incinéré au cimetière du Père-Lachaise.

Après la guerre, Gilberte Brossolette (1905-2004) est conseillère de République de la Seine (1946-1958). Elle est vice-présidente de cette institution de 1946 à 1954. Après l’avoir quitté, elle reprend son activité de journaliste à l’ORTF où elle tient une chronique de politique étrangère.

Pierre Brossolette fut très proche de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA). Membre de son comité central en 1933, il est l’auteur d’une vingtaine d’articles dans Le Droit de Vivre, où il fait valoir une ligne intransigeante à l’égard des dictatures. Dans l’article qui suit (extrait), publié en janvier 1936, il défend l’idée d’une Société des Nations (SDN) volontaire dans le maintien de la sécurité collective. Réagissant à la guerre menée par l’Italie en Éthiopie, depuis octobre 1935, il justifie le principe des sanctions.

« Il est inutile, à l’heure actuelle, d’essayer de convaincre les adversaires des sanctions en plaçant sur le plan moral le débat soulevé par le conflit italo-éthiopien.

Le défaut d’idéalisme qui est si caractéristique de la majorité de l’opinion française, sauf en des occasions exceptionnelles, a encore été accentué, dans les circonstances présentes, par la campagne acharnée de la presse officieuse qui n’a cessé depuis six mois de bafouer et d’attaquer la Société des Nations et les principes de justice internationale sur lesquels elle est fondée.

De telle sorte qu’aujourd’hui I’on passe pour un niais, pour un fanatique, pour un belliciste et pour un mauvais Français lorsqu’on se hasarde à déclarer que c’est l’Italie qui a attaqué l’Ethiopie, que cette agression est un crime international et qu’il est nécessaire, sinon de la châtier (Genève n’ose même pas aller jusque-là) du moins de l’empêcher de rapporter à ses auteurs d’inadmissibles avantages.

C’est sur le terrain pratique et positif de l’intérêt national que prétendent se placer les adversaires des sanctions et c’est en invoquant la nécessité de préserver la paix française qu’ils voudraient justifier la complicité dont ils se rendent coupables à l’égard du fascisme italien.

J’accepte de me placer aujourd’hui sur leur propre terrain et je voudrais évoquer rapidement ici un des aspects essentiels du problème : la possibilité pour la France d’utiliser pour le renforcement de sa propre sécurité les procédures qui ont été mises au point par la S.D.N. contre l’agresseur dans le conflit italo-éthiopien.

En dehors de toute considération de morale internationale, ce que nous n’avons cessé de dire depuis le début du conflit italo-éthiopien, c’est que l’attitude de la S.D.N. à l’égard de l’agresseur italien constituerait un « précédent » pour l’attitude qu’elle pourrait avoir à prendre un jour contre une agression éventuelle de cet autre pays expansionniste qu’est l’Allemagne. Si, sous prétexte que la S.D.N. n’a pas de forces suffisantes à sa disposition, ou sous prétexte qu’il faut avant tout ne pas généraliser !e conflit (c’est l’argument dont s’est encore servi M. Pierre Laval à la Chambre vendredi dernier), la S.D.N. avait refusé d’intervenir, si elle n’avait pas condamné l’agression italienne, si elle n’avait pas décidé des mesures collectives contre Rome, alors il était inutile d’espérer qu’elle ferait davantage contre l’Allemagne, le jour où il prendrait fantaisie à l’Allemagne d’attaquer. 

Car l’Allemagne est encore bien plus forte que l’Italie et si l’on veut agir collectivement contre elle, les risques de conflagration générale sont infiniment plus considérables que dans le cas de l’Italie. C’est là qu’était le risque essentiel.

Et j’ajoute que pour ce qui est particulièrement de la France, l’hostilité évidente de son Gouvernement à l’action collective dans le conflit italo-éthiopien l’aurait mise dans une situation singulièrement défavorable si la S.D.N. l’avait suivi, pour réclamer, du moins contre l’Allemagne, les condamnations et les sanctions qu’elle a voulu épargner à l’Italie.

Au contraire, le retour pour la première fois dans l’histoire de la S.D.N. à l’article 16 du Pacte, la mise en œuvre — pour la première fois aussi — de sanctions économiques à la possibilité desquelles hier encore personne n’osait croire, tous ces faits donnent au Pacte de Genève une interprétation nouvelle, créent une jurisprudence d’une incalculable portée, et mettent à la disposition de l’organisme international de puissants moyens d’action, que nous serons peut-être bien heureux d’invoquer un jour si nous sommes menacés à notre tour. Que nous objecte-t-on lorsque nous faisons cette éclatante dé monstration ? Ceci d’abord. C’est que les sanctions économiques seront insuffisantes en cas d’agression allemande, car l’attaque du Reich serait autrement brutale, autrement puissante, autrement menaçante que celle de l’Italie. Et c’est sans doute par des mesures militaires qu’il y faudrait parer.

Je répète aussitôt qu’en effet, en cas d’attaque directe de l’Allemagne, les sanctions devraient peut-être revêtir très rapidement un caractère plus grave que dans le conflit italo-éthiopien. Mais je dis aussi que c’est malgré tout en vertu des mêmes textes, de la même interprétation du Pacte qu’elles auraient à être demandées et que, par conséquent, il est nécessaire, pour pouvoir un jour demander une action militaire contre l’Allemagne, de ne pas commencer par se dérober à l’action économique contre l’Italie. »

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