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1 jour, 1 texte. Numéro 78 / Michel Dumesnil de Gramont, « Racisme et maçonnerie », Le Droit de Vivre, janvier 1947

Fonctionnaire au ministère de l’Éducation nationale, Michel Dumesnil de Gramont (1888-1953) occupa des postes de direction à l’Office des recherches scientifiques, qui devint le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en 1939. Spécialiste de la langue russe, il traduisit plusieurs grands auteurs comme Gorki et Tolstoï. Il fut aussi critique littéraire, essayiste et romancier.

Militant socialiste, il s’engagea dans la franc-maçonnerie à l’âge de 24 ans, à la Grande Loge de France (GLDF), et fut Grand maître de cette obédience à quatre reprises, dans l’avant et l’après-guerre.

Directeur de cabinet d’Albert Sérol, ministre de la Justice, au printemps 1940, il fut relevé de ses fonctions par Vichy en juin 1941. La répression menée par le nouveau régime contre la franc-maçonnerie le conduisit à détruire une partie des archives de la GLDF. Il s’engagea dans la Résistance, dans le réseau Patriam recuperare et le mouvement Libération-Sud.

Il siégea à l’Assemblée consultative provisoire d’Alger comme délégué de Libération-Sud. Il signa le 15 décembre 1943 une ordonnance du Comité français de Libération nationale abolissant la législation maçonnique. Dans l’après-guerre, il poursuivit ses activités à la GLDF.

Michel Dumesnil de Gramont fut actif à la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA). Il rejoignit son comité central, fut, sans discontinuer, vice-président de l’association et rédigea plusieurs articles pour Le Droit de Vivre. À sa mort, la direction de l’association rendit hommage à un « véritable apôtre de la tolérance et de la fraternité humaine, marquant derrière un sourire une licatesse de cœur exquise, alliant la passion à la raison, poussant le goût de la vérité jusque dans ses plus extrêmes limites ». Dans l’article qui suit, initialement publié dans les Cahiers antiracistes, en février 1944, et publié dans le premier numéro du Droit de Vivre de l’après-guerre (janvier 1947), Michel Dumesnil de Gramont explique en quoi la franc-maçonnerie est incompatible avec le racisme.

« C’est un fait qu’en Allemagne, et dans tous les pays qui tombèrent sous la domination hitlérienne, le premier soin des nazis fut de détruire les organisations maçonniques.

Pour justifier cette dissolution des Loges, la confiscation de leurs biens, la persécution de leurs membres, les hitlériens et leurs amis accusèrent l’Ordre maçonnique d’être l’un des plus grands responsables de la guerre actuelle.

Accusation ridicule, s’il en fut jamais ! La franc-maçonnerie fut toujours une institution essentiellement pacifique. Aussi bien, ceux-là mêmes, germanophobes de la veille, pronazis du lendemain, qui reprochent aux Maçons leurs menées belliqueuse, leur faisaient naguère grief de trop aimer la paix et d’avoir, en recherchant le rapprochement franco-allemand, livré notre pays désarmé aux entreprises de nos voisins d’outre-Rhin.

Ces contradictions, nées de la sottise ou de la mauvaise foi, sont si évidentes, si grossières, qu’elles ne valent pas qu’on s’y arrête.

En réalité, ce que le national-socialisme ne pouvait pardonner à la Maçonnerie, ce qui exigeait impérieusement qu’elle fût anéantie, c’est qu’elle est foncièrement antiraciste. C’est même trop peu dire : pour parler juste, il faudrait proclamer que, pour un Maçon, le racisme est une notion totalement incompréhensible et qu’il est aussi impossible à la Maçonnerie de vivre dans le racisme qu’à un poisson de vivre hors de l’eau. Il y a là une opposition, une antinomie fondamentale, nous dirions presque : organique.

(…) Ces théories racistes dont le monde épouvanté a vu la mise en œuvre logique, la Maçonnerie n’a jamais cessé de les combattre. Elle s’y oppose par ses principes, par ses méthodes – par son existence même.

Fondée avant tout sur la liberté d’examen, elle ne peut que rejeter avec horreur ce dogmatisme aberrant qui, en affirmant la supériorité indémontrable d’un certain groupe d’êtres humains, tend inévitablement à réduire le reste de l’humanité en une foule d’esclaves qui, ayant le devoir de travailler pour leur maîtres, ne sauraient plus avoir le droit de penser.

La Maçonnerie, au contraire, se flatte d’être tolérante. Mais que l’on ne s’y trompe pas : elle ne donne pas à ce mot le sens étriqué, mesquin, qu’il a pris dans le langage moderne. Sa tolérance n’est pas celle de l’homme qui, persuadé de posséder la vérité, admet qu’on ne partage pas sa croyance ou ses idées et consent avec condescendance, voire avec courtoisie, à entendre la contradiction, mais avec l’intention bien arrêtée de n’en rien retenir.

La tolérance maçonnique est tout autre chose. Elle est non point passive, mais dynamique. Elle vise non plus à accepter les opinions adverses, mais bien à les provoquer avec le sincère et ardent désir d’en tirer tout le bien possible. C’est, somme toute, l’expression d’une curiosité passionnée héritée de nos habitudes d’esprit nationales.
Qui ne voit combien cette attitude est à l’antipode du racisme ? Il ne serait point paradoxal de dire que, pour un Maçon vraiment fidèle aux principes de l’Institution, plus un homme est loin de lui par l’origine, les mœurs, l’éducation, et plus il est intéressant et digne d’être écouté. Est-ce en fréquentant des compagnons ayant la même formation et les mêmes idées que soi-même que l’on enrichit beaucoup son intelligence ? La réponse, pour quiconque réfléchit un peu, sera nette. Il est vrai que, pour un hitlérien, elle ne le sera pas moins. Il vous rétorquera : « Qu’importe que l’intelligence soit riche, pourvu que la panse soit pleine ! »

N’est-ce pas là, au fond, l’explication vulgaire mais véridique du racisme ? Ses laborieuses théories que contredisent les constatations scientifiques les plus élémentaires ne cachent-elles pas l’utilitarisme le plus odieux ? Ne sont-elles pas la façade – que l’on voudrait faire colossale – derrière laquelle se dissimulent les plus cyniques appétits ?

Et ne pourrait-on dire que, hier, un certain racisme vaguement déguisé et comme honteux tendait à la défense de situations acquises, alors que, récemment encore, infiniment plus fort et mieux organisé, il se présentait comme l’éclatante légitimation de la rapine ?

Il n’est pas besoin, pensons-nous, de poursuivre la démonstration de cette vérité après que l’Allemagne hitlérienne, sous les regards du monde frappé de stupeur et d’horreur, eut prononcé, derrière ses armées, l’exaction et le massacre.

La Maçonnerie n’a nul besoin, pour s’élever contre cette abomination, de faire appel à des principes qui lui seraient particuliers. Tout ce qu’elle pourrait proclamer, par ses voix les plus autorisées, ne serait jamais que l’écho de ce que pensent tous les gens d’honneur et de probité.

Honnie, traquée, mais gardant en l’avenir une entière confiance, elle a accueilli sans trouble ni surprise ces persécutions et elle se serait sentie quelque peu déshonorée si elle ne les avait pas subies. »

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