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« Acceptons de nous passer du gaz et du pétrole russes et de beaucoup d’autres choses puisque cela peut sauver des vies »

Alors que, le 7 avril, on célèbre le 28e anniversaire du génocide des Tutsi, « l’histoire bégaie, donnant une impression désespérée d’impuissance », souligne, dans une tribune au « Monde », Françoise Tenenbaum. La présidente de la Licra Dijon dénonce aussi les discours complaisants de certains candidats à la présidentielle qui, de manière détournée, se font les complices de Poutine et de ses crimes. Tribune publiée sur lemonde.fr le 7 avril 2022.

Tribune. Ce dimanche 3 avril 2022, le monde a découvert le martyre des habitants de Boutcha, après celui des habitants d’Irpine, et après avoir eu sous les yeux pendant plusieurs semaines les bombardements de terreur de Marioupol. Boutcha sera à jamais pour l’histoire une vision épouvantable : 280 corps découverts par la mairie de Boutcha, 280 personnes qui n’auraient pas dû mourir, 280 personnes dont il faudrait raconter la vie, ramener chacune à son irremplaçable singularité.

Il faudra aussi raconter leur insoutenable martyre : pour les unes, les mains liées dans le dos et exécutées d’une balle dans la tête, d’autres torturées, des aiguilles enfoncées sous les ongles, les membres cassés voire coupés, d’autres encore enfermées dans des voitures écrasées par des tanks ; et des femmes encore, naturellement des femmes, tuées après avoir été violées parfois devant leurs propres mères agonisantes…

Il appartiendra aux enquêteurs de dire scrupuleusement quand, combien, comment, de rendre à chacune son nom, d’apporter aussi les preuves qui permettront de déférer les auteurs devant un tribunal. Qui sont-ils, au fait, ces auteurs : peut-être les sinistres milices Wagner, de simples soldats voire des jeunes recrues avinées et au-dessus les cadres de l’armée, les donneurs d’ordre. Et, d’évidence, Poutine. Mais comment les déférer ? Et en attendant ?

La fermeture de l’ambassade

En attendant nous regardons, avec toute la mauvaise conscience du monde – un monde qui découvre avec effroi la précarité de la vie –, ceux qui se battent et meurent à notre place. Etats d’âme, certes, seulement, et états d’âme peu glorieux, faits en partie d’impuissance et d’une certaine complaisance à soi. Il faudrait agir, sûrement. Mais comment ? Que faire ? Faire ce qui est d’ores et déjà accompli ; mais encore davantage : davantage les sanctions, l’expulsion de diplomates, la fourniture d’armes. Davantage au regard des images qui nous parviennent ?

Au moins ne tenons pas la balance égale entre le confort de nos vies où la mort n’est qu’un accident collatéral et le réel effroyable. Et acceptons, par exemple, l’idée que les sanctions vont coûter, acceptons – quoi qu’il nous en coûte – de nous passer du gaz et du pétrole russes et en conséquence de beaucoup d’autres choses puisque cela peut sauver des vies. Nous demandons, comme la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) y invite aujourd’hui – elle l’avait déjà fait dans les années 1930 pour la « maison brune » –, la fermeture de l’ambassade, point de départ d’une propagande éhontée.

Et résistons (plus que nous ne le faisons) aux discours insidieux et déshonorants, soyons vigilants quant à l’action des relais d’influence, à ceux, nombreux, qui, dans le confort du champ politico-médiatique, se sont faits dans un passé récent ou se font encore aujourd’hui de façon détournée les complices de Poutine, jouissant impudemment sur le terrain français de bénéfices électoraux ou de bénéfices tout court.

Un parallélisme inacceptable

Quand des candidats à l’élection présidentielle, aujourd’hui en deuxième, troisième ou quatrième position dans les sondages, chantres décomplexés il y a peu encore de la politique russe et de la personne de Poutine, persistent à refuser les sanctions ou la fourniture d’armes aux Ukrainiens et envisagent déjà Poutine comme un futur allié quand la guerre en Ukraine sera finie.

Quand, sur les plateaux, certains journalistes en vue expliquent, disent comprendre une agression qui serait « motivée par des erreurs de nos dirigeants »« en raison d’un droit-de-l’hommisme naïf et irresponsable », par « l’arrogance de l’Occident » (cette arrogance qui cependant consiste surtout à professer l’égale dignité de tous les hommes), renvoyant, dans un parallélisme inacceptable, dos à dos ce qu’ils nomment la « propagande russe » et la « propagande américaine » (laquelle consiste seulement, en l’espèce, à documenter les exactions et à nommer « criminels » leurs auteurs), ils se font indiscutablement les complices de ce qu’on ne peut plus considérer autrement que comme l’extermination politique, et peut-être l’extermination physique, en train de s’accomplir sous nos yeux, d’un peuple.

Aujourd’hui, une fois encore, l’histoire bégaie

Ce jeudi 7 avril, la République commémorera partout en France, et à Dijon à 10 h 30, place de l’Europe-Simone-Veil, devant une stèle dédiée à la paix, aux victimes des guerres, des crimes contre l’humanité et des génocides, le 28e anniversaire du génocide des Tutsi. Cette commémoration voulait dire, aurait voulu dire : « plus jamais ça ». Aujourd’hui, une fois encore, l’histoire bégaie, donnant une impression désespérée d’impuissance.

Un sentiment de justice subsiste cependant, ou surnage à travers l’événement, en dépit de lui, et dont témoigne et témoignera, quoi qu’il en soit de tout le reste, disait Chateaubriand l’historien dans une sentence magnifique des Mémoires d’outre-tombe « Lorsque, dans le silence de l’abjection [… ] tout tremble devant le tyran, et qu’il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l’historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. »

Cette sentence atteste de la persistance de l’humain qui inspire nos actions ou nos gesticulations présentes, si modestes soient-elles. Elle évoque un témoignage, en surplomb sur le temps et recueillant les paroles de la détresse. C’est maigre, sans doute, mais ce n’est pas rien, et c’est le tout de l’espérance humaine.

Françoise Tenenbaum est présidente de la Licra Dijon et vice-présidente de Dijon Métropole, conseillère régionale de la Bourgogne-Franche-Comté

Françoise Tenenbaum (présidente de la Licra-Dijon)

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