Assassinés parce que Yézidis

Le Yézidisme est une secte religieuse monothéiste et kurdophone qui s’est développée à partir du XIIe siècle. Très peu connus, les Yézidis ont fait irruption sur la scène médiatique suite à un événement tragique : ils ont été nombreux à se faire massacrer par Daech, dans la région du Sinjar, en 2014.

0
Les Yézidis honorent l’archange Malek Taus. Tawûs signifie « paon ».

Par Justine Mattioli

L’histoire des Yézidis est entourée d’un nimbe mystérieux, vecteur de légendes mortifères. Impossible de connaître leur nombre avec exactitude, ils seraient environ 250 000 à 800 000 dispersés entre le Kurdistan irakien, la Syrie, la Turquie, l’Arménie et la Géorgie. S’ils sont une minorité kurde, ils n’en partagent pas le culte. « Leur religion est un syncrétisme », explique la politologue Myriam Benraad. Pour cette spécialiste du monde arabo-musulman, « leurs croyances sont mêlées de références à l’ancienne Perse (zoroastrisme, magisme) et à des figures musulmanes ». En effet, c’est sous l’influence d’un ermite soufi, Cheikh Adi, que le Yézidisme se développe. Leur dieu (Xwedê) est entouré de sept anges dont le plus important est l’ange-paon (Malek Taus). Vénérer des statuettes de paon, considérer le feu, la terre et l’eau comme sacrés… leur a valu d’être perçus comme des apostats, des hérétiques, somme toute, des menaces pour les musulmans.

Minorité honnie

Yézédi en habits traditionnels. Peinture de Max Tilke. 1920. Musée national Géorgien.

Être Yézidi est héréditaire, les traditions culturelles et cultuelles se passent oralement. La communauté est discrète, vit en autarcie, et pourtant, déchaîne l’acrimonie et l’hostilité. Les persécutions débutent sous l’empire Ottoman. « Au XIXe siècle il y a eu des campagnes militaires extrêmement sanglantes contre les Yézidis pour les amener dans le droit chemin à savoir l’islam, mais aussi pour les soumettre à l’impôt et au service militaire obligatoire, raconte l’historien et politologue Hamit Bozarslan. Beaucoup de Yézidis sont partis en Arménie et en Géorgie au début du XXe siècle à la suite des persécutions religieuses par les autorités ottomanes et les forces islamiques locales. » Le calvaire des Yézidis se poursuit en Irak à l’indépendance du pays en 1932 puis avec les politiques d’assimilation sous Saddam Hussein. Perçus, à tort, comme des adorateurs de Satan, les Yézidis n’ont eu d’autre choix que de se convertir ou d’être éliminés. Le pire est pourtant encore à venir. En juin 2014, l’État islamique entre dans Mossoul (seconde ville d’Irak) et très rapidement les Yézidis sont pointés du doigt et traités « d’infidèles ». Le 3 août, les djihadistes attaquent le Sinjar et s’en prennent aux Yézidis : plus de 3 000 morts – 1 400 exécutés et 1 700 morts sur le mont Sinjar – et plus de 6 000 femmes et jeunes filles enlevées.

Nadia Murad en 2018. Esclave auprès de plusieurs combattants de Daech, elle a réussi à s’échapper. Elle porte aujourd’hui la voix des Yézédis.

Génocide

Aujourd’hui quel est l’avenir des Yézidis ? Nadia Murad, prix Nobel de la paix – aux côtés du gynécologue congolais Denis Mukwege – en 2018, porte la voix des Yézidis à travers le monde. Cette ancienne esclave sexuelle de Daech parle de génocide et rend compte des sévices vécus pendant plusieurs années. Les témoignages sont la clé pour obtenir justice. Martine Jacquin, avocate, œuvre depuis de nombreuses années dans l’association Défense sans frontière – Avocats solidaires. Elle a beaucoup travaillé au Cambodge pour permettre la tenue des procès contre le régime des Khmers rouges. Forte de son expérience, elle a décidé avec des collègues, il y a un an et demi, de recueillir des témoignages de Yézidis pour bâtir des dossiers dans l’espoir de faire juger les coupables. « Le génocide est établi, estime Martine Jacquin. C’est un assassinat intentionnel et organisé d’un groupe humain du fait de ses caractéristiques. » Elle poursuit : « Nous nous sommes entretenus avec des familles réfugiées en France (Compiègne, Angers, Strasbourg), à Stuttgart en Allemagne et dans les camps grecs en Thessalonique. Nous avons transmis tous les témoignages à un bureau spécifique composé de policiers et de gendarmes qui a ouvert des enquêtes. Nous espérons qu’une procédure internationale sera mise sur pied avec une juridiction ad hoc en France ou en Allemagne car un tribunal international in situ serait administrativement trop lourd et la zone est loin d’être sécurisée. » Les ressortissants djihadistes de l’État islamique sont issus de plus de 33 pays différents rendant la tâche d’identification des coupables difficile. Une collaboration internationale est indispensable.

L’Allemagne en tête de l’accueil

L’Allemagne concentre la plus grande communauté Yézidie après l’Irak. Nadia Murad y vit aujourd’hui et 80 000 Yézidis y ont trouvé refuge depuis 2014. La France compte une population d’environ 10 000 Yézidis et s’est engagée à en accueillir 500…

Biographie

Hamit Bozarslan est historien, politologue spécialiste du Moyen-Orient. Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), il est spécialiste de la Turquie et de la question kurde. Il est l’auteur de Conflit kurde : le brasier oublié du Moyen-Orient (Éd. Autrement, 2009, 172 p., 17 euros) ; Histoire de la Turquie contemporaine (Éd. La Découverte, collection Repères, 3e édition, 2016, 128 p., 10 euros). Son dernier ouvrage s’intitule Crise, violence et dé-civilisation (Éd. CNRS, 2019, 480 p., 25 euros).

LAISSER UN COMMENTAIRE

Votre commentaire apparaîtra après modération. Veillez à respecter la législation française en vigueur.

Please enter your comment!
Please enter your name here