ActualitésCultureQuand la cancel culture s’attaque à un monument de la culture américaine…

Quand la cancel culture s’attaque à un monument de la culture américaine…

Par Abraham Bengio, président de la commission culture de la Licra. La bande dessinée Maus – un survivant raconte, d’Art Spiegelman, vous connaissez, bien sûr. Ainsi que le tome II, Et c’est là que mes ennuis ont commencé ; et, quelques années plus tard, MetaMaus, toujours chez Flammarion pour la traduction française. Du même Art Spiegelman, mais sur un autre sujet – les attentats du 11 septembre – signalons aussi, si vous ne l’avez pas encore lu, À l’Ombre des tours mortes, chez Casterman.

Maus nous semblait intouchable : un chef d’œuvre absolu, un « classique des temps modernes » … Même les négationnistes semblaient se tenir à distance respectueuse – et impuissante – de cette histoire bouleversante de souris (les juifs), de chats (les Allemands) et de cochons (les Polonais).

Hélas ! On prête à Albert Einstein (mais que ne lui prête-t-on pas ?) le mot suivant : « Deux choses sont infinies : l’Univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne l’Univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue. ». Pour l’univers, la physique contemporaine pense que, s’il s’étend sur des milliards d’années-lumière, il n’est cependant pas infini. Mais pour la bêtise humaine, l’exemple du comté de Mac Minn dans le Tennessee vient de confirmer que, si elle a des limites, elles n’ont pas encore été découvertes.

En effet, le 10 janvier 2022, le Conseil d’éducation de ce comté a voté à l’unanimité de ses dix membres pour que Maus soit retiré du programme d’enseignement des élèves de huitième classe (l’équivalent de notre 4e).

Et pourquoi, grand Dieu ? Mais enfin, c’est évident : figurez-vous qu’on trouve dans cet ouvrage quelques jurons (tels que God Damn, que Libération traduit par « bon sang ! ») et même… des scènes de nus (oui, oui, on voit deux souris NUES dans un lit ; à côté d’une telle horreur, que pèsent les chambres à gaz, la Shoah par balles ou les marches de la mort ?)

On connaît les ravages du puritanisme hystérique et hypocrite des Américains : chacun a pu constater que s’il est malaisé et parfois impossible de faire retirer de Facebook des contenus racistes, antisémites, négationnistes ou hyperviolents, la simple publication de la photo d’un sein (ne parlons pas d’un pubis) peut entraîner votre bannissement du site pendant plusieurs jours. Mais il est difficile d’imaginer que le souci de préserver des jeunes de 13 ou 14 ans de la vue d’une souris nue soit la seule explication à cet acte de censure abominable. Je ne connais pas les membres du Conseil d’éducation du comté, n’ai nulle envie de faire leur connaissance et ne dispose donc d’aucune preuve : je n’irai donc pas plus loin pour ne pas risquer de diffamer des gens qui ne sont peut-être, après tout, que des imbéciles.

La bonne nouvelle, en revanche, c’est que la censure – comme presque toujours – a obtenu l’effet contraire à celui qui était recherché : Maus est désormais en tête des ventes aux États-Unis et des fonds ont été récoltés qui vont permettre d’offrir un exemplaire de Maus à chacun des 50 000 enfants du comté de Mac Minn.

Guillaume Erner, dans l’émission Culture matin du 1er février, conclut malicieusement : « Une manière de rappeler qu’il y aura désormais toujours un trou de souris par lequel la liberté d’expression pourra s’échapper. »

Abraham Bengio
Président de la commission culture de la Licra

Agissons ensemble !

Le DDV, revue universaliste

"Faire taire la haine" - n°686 - Printemps 2022 – 114 pages

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