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Résister au chaos

Éditorial par Emmanuel Debono, rédacteur en chef du DDV. Publié dans Le DDV • Revue universaliste n°686 « Faire taire la haine » – Printemps 2022 (En savoir plus).

Fin 2018, un ami professionnellement engagé dans l’éducation aux médias et à l’information intervenait dans le cadre d’une conférence en Lituanie, où il représentait la France. Le complotisme, les discours de haine et la propagande idéologique étaient à l’ordre du jour. Lorsqu’il évoqua, en connaissance de cause, les tentatives d’approche par la chaîne Russia Today (RT) France du ministère de l’Éducation nationale, à des fins « éducatives », il déclencha les rires d’un amphithéâtre rempli d’enseignants baltes, par trop conscients, par la proximité géographique et l’histoire, de la nocivité de la propagande russe. Ce rire collectif s’accompagnait d’un cri d’alarme : « Démocraties d’Europe occidentale, résistez ! Résistez, tant que vous le pouvez encore ! »

Il était temps…

En août 1939, un arrêté gouvernemental venait interdire la Maison brune – une officine hitlérienne installée au cœur de Paris –, le Comité France-Allemagne et la presse nazie en France. Les autorités procédaient à l’arrestation de quelques traîtres français, stipendiés par le Reich. Il était temps ! clamaient les plus alertes. Et pourtant, ce n’était pas faute d’avoir réclamé, depuis des années, un assainissement sur ce terrain.

En 2021, l’assassinat de Samuel Paty entraînait la dissolution d’associations islamistes dont on pointait le jeu délétère, consistant à entretenir le fantasme d’une République acharnée contre l’islam et ses fidèles. Ces interdictions ne devaient pourtant pas mettre fin à la thèse mensongère, colportée bien au-delà de nos frontières, d’une France réprimant certains de ses musulmans et s’affranchissant des règles d’un État de droit.

L’accusation d’atteinte aux libertés d’association et d’expression est aussi de celles auxquelles RT France a eu recours alors que le gouvernement interdisait la chaîne qui désinformait depuis 2017, quelques jours après l’agression de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022. La fermeture du média d’une dictature méprisant la souveraineté d’un État, piétinant l’ensemble des conventions internationales et bombardant massivement une population civile a été – très sérieusement – dénoncée comme une « violation de l’État de droit » et des « principes mêmes de la liberté d’expression » par sa directrice, Xenia Fedorova. Rhétorique rodée. Ceux qui critiquaient la déontologie d’un organe poursuivant l’objectif d’affaiblir les démocraties occidentales, se sont souvent vu répondre par la voix du procès, de « procédures bâillons », sur le modèle du jihad judiciaire.

En connaissance de cause

La barbarie à l’œuvre en Ukraine et la répression impitoyable de la liberté d’expression en Russie mettent en exergue la grandeur de la démocratie libérale, nonobstant ses carences. Elles en rappellent aussi, de manière flagrante, le caractère fragile, inflammable et périssable. La démocratie est un régime insupportable aux yeux des autocrates, qui instrumentalisent médias et réseaux sociaux à des fins mortifères. Le dévoiement de la liberté d’expression auquel ils se livrent suscite bien des adeptes, en France même.

La loi protège et aide à distinguer ce qui est liberticide de ce qui ne l’est pas. Mais la pratique de l’inversion accusatoire conduit à rendre toujours plus floue la séparation entre l’oppresseur et l’opprimé. « Délit d’opinion », « procès politique », « police de la pensée » sont des accusations courantes pour disqualifier ceux qui réclament de la modération, de la régulation sur les réseaux sociaux, qui cherchent à entraver la parole de haine, à combattre les infox ou à lutter contre le complotisme. En face, leurs adversaires griment sans relâche la France en dictature, en entité politique vide, en « système du néant ».

De même que la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881, où sont inscrits les délits racistes, bénéficie souvent aux délinquants, elle profite à ceux qui, avec une vigueur redoublée ces dernières années, désinforment, brouillent, relativisent, abusent de la faiblesse, harcèlent – tout en engrangeant, sans ergoter, de confortables bénéfices commerciaux.

Plusieurs contributeurs, dans ce numéro, insistent sur la nécessité de sortir les délits racistes de la loi de 1881 pour les combattre plus efficacement. On pourrait tout autant s’interroger sur le statut que nous entendons collectivement donner à la désinformation, érigée aujourd’hui au rang de récit alternatif légitime.

Pas plus qu’il n’y a à accorder d’aides de l’État à une publication comme Rivarol, condamnée à de multiples reprises pour antisémitisme et contestation de crime contre l’humanité, il n’y a à rendre la tâche aisée à ceux qui travaillent la République au corps, non pour l’amender mais pour la détruire. La difficulté est extrême car nos libertés fondamentales dictent à la fois le refus de la censure – et l’attachement indéfectible au principe de pluralisme des expressions, condition essentielle de la démocratie – et celui des entreprises de déstabilisation dont on mesure aujourd’hui les conséquences pernicieuses.

Si l’on en doutait encore, on sait toutefois à présent que le basculement dans le chaos est possible. Il serait invraisemblable d’y concourir par nos lois et au nom de nos principes.

Emmanuel Debono,
Rédacteur en chef

Agissons ensemble !

Le DDV, revue universaliste

"Droit d’asile : principes et urgences" - n°687 - Été 2022 – 108 pages

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