Actualités Mémoire & Histoire 18 mai 1879 : Victor Hugo se plante sur la colonisation

18 mai 1879 : Victor Hugo se plante sur la colonisation

Le « discours sur l’Afrique » que prononce Victor Hugo le 18 mai 1879, au cours d’un banquet où l’on commémore l’abolition de l’esclavage en présence de Victor Schœlcher, ne révèle sans doute pas la face la plus éclairée de l’écrivain et montre que même les esprits les plus avancés peuvent être prisonniers de leur époque, de leur contexte, au moment où ils s’expriment.  Ce discours montre un homme acquis à la pensée raciale qui domine alors et qui, à aucun moment, ne se montre capable d’en critiquer la portée et les conséquences politiques. Le paradoxe est là, encombrant : l’auteur des Misérables (1862), qui rend la misère indigne, l’injustice insupportable, passionne pour le peuple en lutte et harangue toutes les émancipations de son temps ignore superbement l’existence et le rôle historique de la « race noire » – les mots sont évidemment chargés de leur époque – dans celle de l’humanité.

Hugo ressasse un message unique : l’Afrique est à prendre. À qui ? « À personne », affirme celui pour qui l’Europe doit remplir une mission d’édification et de civilisation. Cette terre, « ce bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif » n’a d’avenir que dans la colonisation. « Peuplée, c’est la barbarie ; déserte, c’est la sauvagerie », affirme le poète qui, en écho à Noé, se fait alors prophète : « Allez, faites ! faites des routes, faites des ports, faites des villes ; croissez, cultivez, colonisez, multipliez ; et que, sur cette terre, de plus en plus dégagée des prêtres et des princes, l’Esprit divin s’affirme par la paix et l’Esprit humain par la liberté ! ». Il n’a de cesse d’indiquer aux nations européennes la seule direction qu’elles doivent emprunter : le Sud. La barbarie qu’il évoque n’est pas celle des Hommes, à l’état naturel, mais celle des sociétés dans lesquelles ils évoluent : le continent doit être arraché à ses rois qui ne savent que guerroyer. L’écrivain en parle comme d’une « convulsion belliqueuse » que doit balayer « le vaste souffle du dix-neuvième siècle », celui des libertés et de l’émancipation des peuples. La vision européocentriste et manichéenne repose donc sur le sentiment d’une civilisation triomphante par sa modernité, son industrialisation et sur l’assurance conquérante qui la conforte dans le droit qu’elle s’attribue à déborder ses frontières.

D’asservissement des Hommes, il n’en est ici nullement question – et c’est bien ce qui rend complexe cette idéologie coloniale qui se drape dans le progrès du genre humain, un progrès qui doit profiter à tous. La colonisation n’offre-t-elle d’ailleurs pas, pour Hugo, la perspective heureuse de « change[r] les prolétaires en propriétaires » ? La colonisation baigne ici dans un halo romantique, utopique, qui promet à l’Europe, et à la France en particulier, des territoires où ces peuples seront à même de donner toute la mesure de leur avance civilisationnelle : « Prenez [l’Afrique], non pour le canon, mais pour la charrue ; non pour le sabre, mais pour le commerce ; non pour la bataille, mais pour l’industrie ; non pour la conquête, mais pour la fraternité. » C’est d’un espace de « concorde » dont le continent accouchera.

Cette conquête serait donc, selon lui, le prolongement logique de l’émancipation des esclaves décrétée trente ans plus tôt par la Seconde République, grâce à l’action déterminante de Victor Schœlcher, présent ce 18 mai. « Au dix-neuvième siècle, le blanc a fait du noir un homme ; au vingtième siècle, l’Europe fera de l’Afrique un monde », proclame Hugo. La formule ne chasse pas l’Africain de l’Histoire mais elle le soumet, nécessairement, aux peuples qui ont montré leur capacité à émanciper les esclaves.

« L’Afrique n’a pas d’histoire », affirme Hugo, mais il lui en promet une, sans spécifier la place qu’il réserve, au moins dans l’immédiat, aux indigènes. Ni disparition, ni soumission, mais le devoir d’accepter le destin que l’on a choisi pour eux, dans une vision universaliste qui place l’Européen à la pointe de l’évolution et somme le reste de l’humanité de se rallier à son panache. Hugo ne défend pas le racisme, aucunement. Il ne cède pas à la mode très répandue chez ses contemporains à l’époque de vouloir réduire des peuples entiers à la servitude et à la négation du statut d’êtres humains à part entière. Son regard jamais ne justifie la traite, l’esclavage ou l’asservissement. Il est de bonne foi mais, en l’espèce, de bien mauvais conseil. Il se risque en effet à emprunter une rhétorique sûre d’elle-même, satisfaite de ce que l’Europe serait le centre du monde et la mère de tous les progrès et de toutes les émancipations, sans jamais entrevoir l’idée que la domination coloniale sous-tend une violence intrinsèque, que l’ordre colonial est une plaie béante sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité d’une République qu’il a tant défendue. Les fondements du colonialisme hugolien sont erronés, à mille lieues de la réalité de l’Afrique et de la politique réelle de la France dans les pays dont elle a entrepris la conquête. 

Il y a plusieurs manières de traiter ce texte de Victor Hugo. D’aucuns y trouveront l’argument selon lequel une colonisation sans racisme était possible. L’Histoire leur a donné tort. D’autres qu’il y a matière à disqualifier l’universalisme au motif qu’il servit de justification à la soumission des peuples d’Afrique : là encore, l’erreur serait lourde. Les faits montrent que c’est en excipant exactement des mêmes principes, ceux de Hugo, qu’il était possible de défendre la thèse opposée, à l’instar de Clemenceau affrontant Ferry, six ans seulement après ce discours. La réalité est sans doute qu’il faut se garder des idéologies et des anachronismes, que Hugo était un homme inscrit dans les réalités de son temps, et que, pour reprendre les mots de Gilles Manceron, « devant le fait colonial, son universalisme est pris en défaut ». Homme éclairé pour défendre bien des causes, Hugo, sur la question coloniale s’est planté, naïf et victime, sans nul doute, de certitudes qui, contrairement à d’autres, ne le mèneront pas aussi loin dans la justification du racisme et de la colonisation que certains de ses contemporains qui, aujourd’hui encore, inspirent de nombreux épigones. 

Emmanuel Debono et Stéphane Nivet

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10 Commentaires

  1. Aujourd’hui la jeunesse martiniquaise déboulonne tout ce qui dérange son environnement mémoriel ; il faut comprendre que c’est acte militant et politique. On peut ne pas être d’accord sur la forme mais sur le fond il nous faut bien admettre que la décolonisation a un goût d’inachevé.
    Frantz Fanon avait bien dit : Chaque génération doit accomplir sa mission sinon la trahir.

  2. Non Hugo est indéfendable. « Le blanc à fait du noir un homme » Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre. « L’Afrique n’a pas d’histoire ». Alors qu’elle a fait naitre l’homme le plus riche de l’histoire. Mansa Moussa empereur du Mali. Si c’est l’esprit de son temps et bien cet esprit est très ignorant et égocentré.

  3. Les Africains n’ont pas attendu Victor Hugo, ni la colonisation pour avoir une histoire. Ça c’est la condescendance totalement caractéristique des blancs. L’ Afrique avait déjà une histoire avant sa rencontre avec les européens. Ce qui m’exaspère au plus haut point c’est des gens comme ça qui prennent pour argent comptant les propos de telle ou telle personne tout simplement parce que c’est un écrivain connu. Si vous ne savez pas vous cherchez l’information par vous-même et non reprendre aveuglement les propos d’autrui, c’est un manque complet d’esprit critique. les Africains étaient cultivé avant l’arrivée des blancs. La colonisation est la pire des crimes avec l’esclave qui a été perpétré contre les noirs. Elle n’a apporté aucune avancée mais plutôt une régression, ce qui fait qu’on est toujours à la traine. Cette colonisation est toujours en cours en Afrique, les colons ont simplement changés de méthodes. Si vous ne maîtrisez pas le sujet évitez de sortir des inepties pareille. Pour finir quand l’histoire est racontée par le vainqueur il raconte l’histoire de telle sorte que ça l’arrange et lui permet au bout de compte de justifier la colonisation qui n’avait pas du tout un objectif d’aider l’Afrique (c’est une belle hypocrisie), mais l’objectif était surtout de développer les pays occidentaux avec le pillage des ressources naturelles des africains et la mise en esclave des africains qui servaient de main d’oeuvre gratuite.

  4. Cet article résume assez bien les choses. J’ajouterai néanmoins que si Hugo s’est trompé sur le colonialisme européen, mais malgré ses quelques errements il reste un esprit infiniment plus moderne et éclairé que le Siècle des Ténèbres où nous vivons.

    Quand les nouveaux racistes et les nazis décoloniaux entendent le mot « culture » ou les noms de Victor Hugo, Notre-Dame ou Voltaire, ils sortent leur revolver.

  5. Non Hugo ne s’est pas planté, ce sont ceux qui étaient à la manœuvre qui ont agi comme des brutes. Hugo avait raison de vouloir humaniser ces lieux pour donner à la jeunesse africaine une éducation et une chance de créer leur propre histoire. Laisser tous ces jeunes africains de l’époque entre les griffes de l’illettrisme, de l’inculture, de la guerre ou encore dans une barbarie qui se prétend (toujours) traditionnelle, c’était aussi une forme de racisme.
    Créer des routes, des villes et des écoles, comme nous l’avons fait dans nos campagnes, c’était sa vision de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité.

    • Torturer, faire d’eux des esclaves, les mettre en cage c’est ça donner une éducation. L’Afrique a une histoire hors colonisation mais tu ne la connais pas donc ne parle pas de ce que tu ne sais pas. C’est ça le problème des européens : croire que vous connaissez tout sur tout.

    • L afrique est une terre de civilisations. Depuis la vallée du nil jusqu’aux royaumes du Bénin, du Mali, du Ghana, du grand Zimbabwe et j en passe . Les africains n ont pas attendu les européens pour exister. Bien au contraire, l europe a appris des civilisations de la vallée du nil à travers les grecs.

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