Actualités Mémoire & Histoire 4 questions à Simon Epstein, historien

4 questions à Simon Epstein, historien

Propos recueillis par Emmanuel Debono, rédacteur en chef du Droit de Vivre

Votre livre Un paradoxe français, paru il y a 12 ans, a connu un certain succès et suscité de nombreux débats en France. Pourriez-vous nous rappeler la nature de ce « paradoxe » ?

De nombreuses personnalités françaises ayant exprimé leur compassion et leur amitié pour les Juifs dans les années 1930 verseront dans l’antisémitisme et la Collaboration. Réciproquement, de multip­les trajectoires qui, dans l’avant-guerre, furent empreintes d’hostilité antijuive aboutiront, sous l’Occu­pation, à la Résistance. Ma recher­che visait à décrire et à classer ces itinéraires contrastés, puis à tenter d’expliquer le chassé-croisé qui s’est ainsi révélé puis, enfin, à analyser les mécanismes de mémoire et d’occultation – surtout d’occul­tation – dont il a fait l’objet.

Ces « antiracistes », qui sont-ils exactement et comment ont-ils fini dans les rangs de la Collaboration?

Ces antiracistes étaient vraiment antiracistes, sans guillemets, au stade initial de leur évolution. Ils provenaient de tous les secteurs politiques mais plus particulièrement de la gauche, car la sensibi­lisation contre le racisme y était nettement plus intense qu’ailleurs. C’est en effet dans la gauche humani­taire française de la fin des années 1920 que la conjonction de l’antiracisme et du pacifisme atteint son zénith : on est contre les pogro­mes comme on est con­tre la guerre, on est contre l’antisémitisme car on croit au progrès humain.

Or l’ennui avec Hitler, si je puis dire, c’est que son accession au pouvoir confronte les pacifistes français à un douloureux dilemme : d’un côté, ils abhorrent le racisme et le fascisme mais, de l’autre, ils s’obstinent à prôner la paix avec l’Allemagne, même nazie. Nombre d’entre eux finiront par prendre position, souvent après avoir hésité, et suivant des voies multiples, certaines li­néaires et d’autres com­plexes, toutes passionnantes à retracer. Ils choisiront de privilégier l’idéal de réconciliation franco-allemande au détriment des principes antiracistes qui, auparavant, leur semb­laient primordiaux. Ils pous­seront même leur volonté de paix jusqu’à adopter le point de vue d’Outre-Rhin sur toutes les grandes questions d’actualité, y compris sur la question juive. Les premières fissures s’observent dès 1933, le flux enfle significativement en 1938 et le tsunami des compromissions, des mutations et des trahisons défer­lera, tout naturellement, en 1940. Le pacifisme fut le vecteur principal de la dérive des antiracistes vers la Collaboration.

Les militants de la LICA, c’est-à-dire les individus véritablement engagés dans cette association, ont-ils suivi le même chemin ?

La LICA n’était pas la seule organisation française à combattre l’antisémitisme avant 1939. Il y eut d’autres mouvements et d’autres initiatives. Mais la LICA fut, de beaucoup, la plus active, la plus puissante et – rendons-lui hommage  – la plus combative de toutes ces structures. Elle fut aussi la plus engagée à gauche. Il est donc naturel que les conversions se soient ma­nifestées, chez elle, avec plus de vigueur et plus d’ampleur que dans les groupes numériquement plus petits et idéologiquement moins marqués. La lec­ture du Droit de vivre, le journal deBernard Lecache, fournit de multiples informations sur les «traît­res», c’est-à-dire sur les amis et adhérents de la LICA qui, chacun à son heure et chacun à sa manière, vont franchir les lignes et changer de camp. Ces mutants sont saisis «à chaud» dans les années 1930. Après la guerre, ils seront stigmatisés ex post dans la «rubrique des traîtres» du journal de la LICA.

Je précise toutefois que le phénomène a surtout frappé les personnalités politiques, syn­dicales et intellec­tuelles qui se pressaient aux périphéries sympathi­santes de la LICA. Son équipe fondatrice et son noyau activiste, pour des raisons que je ne déve­lopperai pas ici, ont mieux résisté aux dérives. On retrouvera des membres de la LICA dans le combat clandestin contre Vichy ou contre l’occupant, en France même, à Londres ou en Afrique du Nord.

Vous pressentiez dans votre avant-propos que votre livre plairait aux « racistes d’extrême droite ». L’avez-vous effectivement constaté ? Faut-il le regretter ?

Oui, je parlais des racistes d’extrême droite mais aussi des prétendus «antiracistes» d’extrême gauche. Les premiers me haïssent parce que je suis Juif, les seconds parce que je suis Israélien : il n’y a rien de surprenant à ce que je sois indifférent aux uns comme aux autres. La France compte assez d’honnêtes gens, à droite, au centre et à gauche, qui auront compris le sens de ce livre.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Votre commentaire apparaîtra après modération. Veillez à respecter la législation française en vigueur.

Please enter your comment!
Please enter your name here

Suivez-nous

117,164AbonnésJ'aime
1,268AbonnésSuivre
30,523AbonnésSuivre

Newsletter