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Hommage. 80 ans des déportations du camp des Milles vers Auschwitz – « Cultivons la mémoire pour la vie »

Un communiqué de la Fondation du camp des Milles – mémoire et éducation.

Ce jeudi 22 septembre, plus de deux cents personnalités et citoyens s’étaient rassemblés au camp des Milles pour une cérémonie inédite, clôturant un cycle de deux jours d’hommages pour marquer le 80e anniversaire des déportations du camp des Milles vers Auschwitz. Face au Wagon du souvenir, l’émotion était palpable. Et était dévoilée une nouvelle exposition que Serge Klarsfeld a remise au camp des Milles sur les rafles et déportations de la zone libre.

UNE HISTOIRE FRANÇAISE

A l’été 1942, sous l’autorité de Pétain, des rafles avaient lieu en zone dite « libre » avant même l’arrivée des allemands. Elles faisaient suite à celles de la zone occupée, en particulier celle du Vel d’Hiv à Paris les 16 et 17 juillet 1942.

Entre août et septembre 1942, près de deux mille personnes juives, y compris une centaine d’enfants, ont été déportées par 5 convois depuis le camp des Milles vers Auschwitz, via Drancy. 

« Lorsque les convois partaient de cette plateforme située derrière moi, ce sont des autorités représentantes de l’État français qui poussaient les femmes, hommes et enfants vers leur mort », a rappelé publiquement Piotr Setkiewicz, directeur de recherche du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkeneau, qui intervenait en duplex, au début de la cérémonie. Et d’ajouter : « Au total, sur les 42 000 Juifs déportés de France vers l’Est durant ces quelques mois, un tiers provient de camps de la zone non occupée ».

« Ce terrible anniversaire, s’il est celui des déportations du camp des Milles, est aussi celui de toutes les familles raflées sous l’autorité du régime de Vichy, depuis la zone libre. …Le « Vel d’Hiv du Sud » ainsi que le Président de la République François Hollande l’a dénommé en 2015, conduit par des français, sous le contrôle de l’administration de l’état français », a souligné Christophe Mirmand, Préfet de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Préfet des Bouches-du-Rhône.

RENDRE UN VISAGE

Pour la première fois, les noms retrouvés des 1 933 enfants, femmes et hommes déportés depuis le camp des Milles à l’été 1942 ont été rappelés. « Rendre un visage, oui, car il ne faut pas laisser s’effacer le souvenir de ces milliers d’hommes, femmes et enfants qui partent des Milles par 5 convois vers leur mort, à Auschwitz. Toutes ces personnes ont chacune des trajectoires particulières, ont chacune eu des vies particulières », a souligné Piotr Setkiewicz.

La lecture a commencé mercredi 21 septembre au Site-mémorial du Camp des Milles. Les noms des déportés des convois du 11 août et du 13 août ont été lus par des jeunes en visite au Site-mémorial : Epide (Établissement pour l’insertion dans l’emploi), volontaires du SNU (Service national universel), mais aussi ceux de l’E2C (Ecole de la deuxième chance) de Moulins-Avermes (Allier), du collège Sainte-Marie-Blancarde de Marseille et de l’école Le Souvenir Français d’Eyguieres. Des cheminots du CASI (Comité des activités sociales et culturelles interentreprises) de la SNCF ont aussi participé à la lecture.

Ce jeudi 22 septembre, lors d’une cérémonie inédite, emprunte de gravité et de sensibilité, les noms des déportés des 3 convois du 23 août, du 2 septembre et des 10-11 septembre ont été lus par le Préfet de région, des élus et 84 autres personnalités civiles, militaires et religieuses, représentants associatifs et anciens combattants, bénévoles, mais aussi par de simples citoyens, et des salariés de la Fondation du Camp des Milles – Mémoire et Education.  

Six bougies ont été allumées au fil de la cérémonie par des jeunes du Lycée militaire notamment pour représenter les 5 convois. La 6e était un hommage aux Justes ayant œuvré pour les internés du camp des Milles.

Et dans un moment de grande émotion, fut interprété à l’alto le « Kaddish » de Ravel.

DES TÉMOIGNAGES

« Dans ma mémoire il reste toujours des wagons avec les gens qu’on avait jetés presque à l’intérieur, parce qu’ils ne pouvaient pas monter. Pour les personnes plus âgées, les wagons, il n’y a pas d’escaliers, il n’y avait pas de marche, rien du tout, il fallait les hisser là-dedans ».  Ce témoignage d’Eva Cayre, lu par Frédérique Camilleri, Préfète de Police, a alors tout son sens devant le Wagon installé sur les lieux même du départ pour la déportation.

 « Après des décennies de silence, j’ai commencé à faire mon devoir de mémoire. Ce n’est pas tellement pour rappeler ce que j’ai souffert, ce que j’ai subi, c’est surtout pour sensibiliser les jeunes et les moins jeunes à ce qui s’est passé à cette époque pour éviter que cela recommence. Car des discours de haine, des discours infects ont réussi à désigner de pauvres gens, parce que nés juifs, comme des boucs émissaires. Je pense que nous, survivants, nous sommes redevables aux millions de morts. Et je pense qu’il est du devoir de chacun de ne pas laisser germer les pensées et idéologies infectes que sont l’antisémitisme, la xénophobie, la haine de l’autre. Il faut que les jeunes aujourd’hui respectent l’autre », a exhorté Herbert Traube, déporté des Milles par le convoi du 10-11 septembre 1942 et évadé avant de rejoindre la résistance. 

D’autres textes de grands témoins ont aussi été lus, en particulier celui du Pasteur Manen, Juste parmi les Nations : « Des enfants tout petits, trébuchant de fatigue dans la nuit et dans le froid, pleurant de faim… de pauvres petits bonhommes de 5 ou 6 ans essayant de porter vaillamment un balluchon à leur taille, puis tombant de sommeil et roulant par terre, eux et leurs paquets tout grelottant sous la rosée de nuit ; de jeunes pères et mères pleurant silencieusement et longuement dans la constatation de leur impuissance devant la souffrance de leurs enfants ; puis l’ordre de départ fut donné pour quitter la cour et partir au train. »

« L’OUBLI PEUT ETRE MEURTRIER »

Cette cérémonie fut l’occasion de rappeler que les hommages doivent être un trait d’union entre le passé et le présent.

« Les fondamentaux ayant conduit à cette tragédie de l’Histoire sont malheureusement encore trop vivants aujourd’hui, à l’heure de la progression des extrémismes, du retour aux replis identitaires, de la diffusion des discours de haine et d’exclusion, amplifiés par l’usage des réseaux sociaux, du complotisme, du négationnisme et du retour de la guerre en Europe. Notre devoir en tant que parents, enseignants, agents de l’Etat, citoyens de la patrie des droits de l’Homme est de les combattre sans relâche. Pour que jamais l’histoire ne se reproduise. Nous le devons à nos enfants, et à nos concitoyens », a souligné le Préfet Christophe Mirmand. Et d’ajouter « L’oubli peut être meurtrier. Le Site-mémorial du camp des Milles, lieu de mémoire et d’éducation exceptionnel et exemplaire, nous offre une véritable leçon d’histoire à l’heure où celle-ci est souvent déformée, dévoyée, ce qui permet de nous mettre face aux erreurs du passé et à nos responsabilités d’aujourd’hui. Sans relâche, chaque jour, nous devons lutter contre l’ignorance et les falsifications de l’histoire par lesquelles commencent toutes les dérives dangereuses ».

« Nous sommes ici rassemblés pour faire revivre les noms et pour allumer des bougies du souvenir mais aussi de l’espoir », a rappelé Alain Chouraqui, Président de la Fondation du Camp des Milles. « Car l’histoire enseigne aussi le courage et l’efficacité des résistances pour que ne soient plus fauchées tant de richesses humaines et que ne soient plus interdits tant d’avenirs pleins de promesses.

C’est la possibilité d’aimer demain que chacun de nous peut préserver en sacrifiant aujourd’hui un peu de son quotidien pour s’engager, pour contribuer à éviter le retour de telles souffrances, pour éviter que disparaisse à nouveau l’humain en l’homme.

Puisse ce 80e anniversaire être pour nous tous un nouveau point d’appui pour permettre à chacun d’agir ou de réagir à temps face aux engrenages extrémistes, antisémites et racistes, qui sont à nouveau enclenchés, et auxquels nous nous habituons déjà trop.

Puissions-nous enfin ne jamais oublier cette alerte de l’expérience collective face aux processus dangereux : il est si tôt trop tard ! 

Le bleu du ciel et le regard des enfants méritent tellement notre engagement ! » a-t-il conclu.

Contacts presse :

Louise Gamichon : louise.gamichon@campdesmiles.org – 07 77 48 06 79

Claudie Fouache : claudie.fouache@campdesmilles.org – 06 67 90 03 60

Odile Boyer : odile.boyer@campdesmilles.org – 06 13 24 24 25


Intervention d’accueil de Monsieur Alain Chouraqui

Président de la Fondation du Camp des Milles-Mémoire et Education pour la cérémonie du 80e anniversaire des déportations du Camp des Milles vers Auschwitz. 22 septembre 2022

M. le Préfet de région, 

Mme la Préfète de Police,

Mme la Maire,

Mesdames et Messieurs le élus de la nation et des collectivités territoriales

M. le Premier Président de la Cour d’Appel,

Mme la Procureur Générale,

M. le Général de Corps d’armée, Commandant la gendarmerie pour la ZDS Sud

M. le Sous-Préfet de l’Arrondissement d’Aix-en-Provence,

Mesdames les Consules générales d’Allemagne et des Etats-Unis d’Amérique,

Monsieur le Consul honoraire de la République tchèque,

Monseigneur, Monsieur le Pasteur, Monsieur le rabbin,

Mesdames et messieurs les autres représentants des autorités civiles, militaires et religieuses

Mesdames et Messieurs les responsables associatifs, les Portes drapeaux et les représentants des associations patriotiques et combattantes,

Très chers Bertrand Manen et Herbert Traube,

Chers amis de l’ENSOSP,

Chers jeunes gens et en particulier chers élèves du Lycée militaire et chers représentants de la Jeunesse arménienne de France et de l’Union des étudiants juifs de France,

Mesdames et Messieurs, réunis ici ou qui nous suivent à distance parmi lesquels notre cher Piotr Setkiewicz, en direct d’Auschwitz,

Merci à toutes et tous pour votre présence, rassurante sur les repères fondamentaux que nous partageons. 

Nous sommes ici même sur un lieu d’horreur brute. A l’endroit même où nous nous trouvons, des femmes, des hommes, des enfants, des vieillards ont été traqués, humiliés, affamés, battus, jetés dans des wagons à bestiaux, entassés vers la mort. Et déshumanisés déjà sur ce quai où ils devaient même faire leurs besoins devant tous. 

Avec l’angoisse de l’incertitude vitale, l’épuisement physique et mental, l’inquiétude terrible de chacun pour ses enfants, son époux ou son épouse, l’incompréhension et la colère contre la trahison de cette France de Vichy qui les livrait aux nazis, la recherche d’un peu de force pour tenter de réagir ou de s’enfuir. Et peut-être surtout l’abattement devant l’incroyable déportation des enfants proposés par Vichy aux allemands qui ne les demandaient pas. Et pourtant Vichy était maître de cette zone non encore occupée. Mais ces personnes n’étaient devenues que des nombres pour l’antisémitisme de Pétain et Laval. Avant de devenir à Auschwitz des ombres qui nous entourent aujourd’hui. 

Ici même, comme dans d’autres lieux en Europe, se noua donc le génocide des juifs, une catastrophe inouïe par son ampleur et sa modernité, par la volonté délibérée d’assassiner jusqu’aux enfants. Mais une catastrophe qui peut nous éclairer aujourd’hui sur les mécanismes qui, d’étape en étape, peuvent mener au pire. 

Nous touchons donc ici le socle sensible – le socle sacré – de ce qui fonde notre engagement, de ce qui a permis la déclaration universelle des droits de l’homme, de ce qui a donné naissance à une Europe démocratique et pacifique, de ce qui fait que nous sommes ici rassemblés pour faire revivre les noms et pour allumer des bougies du souvenir mais aussi de l’espoir. 

Car l’histoire enseigne aussi le courage et l’efficacité des résistances pour que ne soient plus fauchées tant de richesses humaines et que ne soient plus interdits tant d’avenirs pleins de promesses. 

C’est la possibilité d’aimer demain que chacun de nous peut préserver en sacrifiant aujourd’hui un peu de son quotidien pour s’engager, pour contribuer à éviter le retour de telles souffrances, pour éviter que disparaisse l’humain en l’homme. 

Faisons tous nos efforts pour ne pas laisser advenir une situation où nous compterions les victimes et où nous n’aurions le choix qu’entre la passivité complice et le devoir parfois bien lourd de suivre l’exemple lumineux des milliers de Justes, des dizaines de milliers de résistants, dans les maquis, dans les ghettos ou dans les armées alliées, et des centaines de milliers d’actes justes de ceux qui ont alerté, secouru, protégé.  

Cultivons la mémoire pour la vie. Pour prolonger les vies tragiquement interrompues. Pour rendre possible des vies de bonheur, de paix et d’amour pour les hommes, les femmes et les enfants d’aujourd’hui. 

Une commémoration est un trait d’union entre le passé et le présent, comme veut l’être aussi le Site-mémorial du Camp des Milles, lieu de mémoire vivant par et pour les jeunes d’aujourd’hui et de demain. Merci à toute son équipe pour l’organisation de ce moment inédit. La litanie des noms va probablement nous paraitre longue, trop longue, mais je sais que nous saurons accepter cet inconfort en pensant que ce millier de noms ne représente qu’une infime partie – certes symbolique- des six millions de juifs assassinés dont un million et demi d’enfants.

Puisse ce 80e anniversaire être pour nous tous un nouveau point d’appui pour que la mémoire permette à chacun d’agir ou de réagir à temps face aux engrenages extrémistes, antisémites et racistes, qui sont à nouveau enclenchés, et auxquels nous nous habituons déjà trop. 

Nous le devons aujourd’hui à ceux dont nous allons rappeler les noms et qui demandaient que l’on se souvienne pour éviter de terribles récidives. 

Nous le devons aussi plus que jamais aux enfants d’aujourd’hui alors que des héritiers du nazisme et du fascisme sont déjà ou arrivent au pouvoir dans plusieurs pays européens, et où une guerre nationaliste tue aux portes de l’Europe démocratique construite sur les ruines du nazisme et de ses complices.

Puissions-nous enfin ne jamais oublier cette alerte de l’expérience collective face aux engrenages dangereux, il est si tôt trop tard ! 

Le ciel bleu et le regard des enfants méritent tellement notre engagement !

Agissons ensemble !

Le DDV, revue universaliste

"Droit d’asile : principes et urgences" - n°687 - Été 2022 – 108 pages

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