Actualités Mémoire & Histoire Le 13 décembre 1937, débutait le Massacre de Nankin

Le 13 décembre 1937, débutait le Massacre de Nankin

Pendant les six semaines que durera le drame, des centaines de milliers de civils et de soldats désarmés seront assassinés, et entre 20 000 et 80 000 femmes et enfants seront violés par les soldats de l'armée impériale japonaise.

Le contexte

L’empereur Puyi, colorisé par Dmitriy Vasilyev

En septembre 1931, l’armée impériale japonaise envahit la Mandchourie, une province de république de Chine, à la suite d’un attentat perpétré contre une voie de chemin de fer appartenant à une société japonaise. Cet attentat, vraisemblablement (incident de Mukden) réalisé par les Japonais eux-mêmes pour justifier l’invasion, marque le début de la conquête de la Mandchourie par le Japon. En 1932, Hirohito approuvera la nomination d’un gouvernement fantoche, avec à sa tête le dernier empereur de la dynastie Qing, Puyi, dans cette province chinoise, renommée Mandchoukouo.

Portrait officiel de l’empereur Shōwa, nom symbolique de Hirohito

En 1937, après l’incident du pont Marco Polo, Hirohito donne son accord à l’invasion du reste du territoire chinois, ce qui conduira à la seconde guerre sino-japonaise. En août 1937, l’armée japonaise assiège Shanghai ; elle y rencontrera une forte résistance et subira de lourdes pertes. La bataille, sanglante pour les deux camps, se règlera principalement au corps à corps en milieu urbain. Alors que le 21 septembre, le Service aérien de l’Armée impériale japonaise commencera ses frappes sur Nankin, dès la mi-novembre, les Japonais, avec le soutien des bombardements de la marine, prendront Shanghai. L’état-major à Tokyo décide, dans un premier temps, de ne pas étendre la guerre (à cause des pertes sévères et du faible moral des troupes) ; la chute de Shanghai, fera toutefois comprendre à Tchang Kaï-Chek que Nankin serait la prochaine ville à tomber ; alors capitale de la république de Chine.

Tchang Kaï-chek en 1943.

En effet, les Japonais souhaitant abréger le conflit après les durs combats de Shanghai, ceux-ci commenceront leur marche sur Nankin pour en finir avec le gouvernement chinois. Le 27 novembre, les autorités chinoises conseilleront aux étrangers de quitter la ville ; les civils chinois fuiront également. Ainsi, si la bataille de Shanghai, plus difficile que prévu, aura incité les Japonais à retarder l’assaut sur Nankin, le 1er décembre, l’état-major ordonnera à l’armée du centre de la Chine et à la 10e armée de prendre Nankin. Aussi, malgré la difficulté de la tâche, il fut décidé de défendre Nankin coûte que coûte contre les Japonais ː Tang Shengzhi acceptera de prendre la direction des opérations, avec une troupe de 100 000 hommes peu entraînés.

Matui Iwane, général de l’armée impériale japonaise

Les troupes chinoises demeurées sur place, mal préparées, pratiqueront une politique de “terre brûlée” (consistant à bloquer les routes, ce qui empêcha un certain nombre de civils de prendre la fuite) ; l’armée chinoise étant en pleine déroute, un certain nombre de défenseurs choisiront la désertion. À partir du 3 décembre, les combats au sol commencent dans les environs de Nankin ; les Japonais assiègent la ville dès le 6.

Le matin du 9 décembre, les militaires lâchent des prospectus sur la ville, réclament la reddition de Nankin dans les 24 heures, menaçant de son anéantissement en cas de refus : « L’armée japonaise, forte d’un million de soldats, a déjà conquis Changshu. Nous avons encerclé la ville de Nankin… L’armée japonaise n’accordera aucune grâce à ceux qui offrent une résistance, les traitant avec une extrême sévérité, mais ne causera aucun dommage aux civils ou militaires chinois qui ne manifestent aucune hostilité. Notre désir le plus cher est de préserver la culture de l’Asie orientale. Si nos troupes continuent de combattre, la guerre à Nankin est inévitable. La culture qui perdure depuis un millénaire sera réduite en cendres et le gouvernement en place depuis dix ans va s’évanouir dans la nature. (…) Ouvrez les portes de Nankin de façon pacifique et obéissez aux instructions suivantes. »

Le 10 décembre, les Chinois n’ayant pas répondu à leur ultimatum, le commandant japonais Iwane Matsui prend a ville par la force. Le 12, les troupes chinoises reçoivent l’ordre de se replier, mais leur retraite tourne à la panique. Le 13 décembre, la ville tombe aux mains des Japonais ; le massacre de Nankin, parmi les pires crimes de guerre japonais, commence…

Crimes de guerre japonais avant Nankin

Alors que le massacre de Nankin est généralement décrit comme s’étant déroulé sur plus de six semaines après la chute de la ville, les crimes commis par l’armée japonaise ne se limitent en réalité pas qu’à cette période ; de nombreuses atrocités furent rapportées lorsque l’armée japonaise marchait de Shanghai à Nankin. Certains historiens émetteront d’ailleurs l’hypothèse que la violence des combats à Shanghai serai en partie responsable de la « mise en condition psychologique » des soldats japonais pour leurs atrocités à Nankin ; une des explications les plus vraisemblables demeurant la décision de Hirohito d’approuver une directive de son état-major suspendant les mesures de protection du droit international à l’égard des prisonniers chinois. L’influence de la propagande impériale qui décrivait les étrangers et surtout les autres populations asiatiques comme des « êtres inférieurs » faits pour être dominés, voire du bétail (kichiku), fut aussi significative.

Sans doute l’atrocité la plus connue est le concours de meurtres entre deux officiers japonais, rapporté dans le Tokyo Nichi Nichi Shimbun et le Japan Advertiser ; le concours est couvert comme un événement sportif, avec des mises à jour régulières du score pendant plusieurs jours. Après la guerre, le 28 janvier 1948, les deux officiers seront condamnés à être fusillés par le tribunal de Nankin. Selon le vétéran Uno Shintaro, il est vraisemblable que les officiers aient tué en majorité des prisonniers avec leur sabre. En 2000, un historien s’accorde avec plusieurs érudits japonais qui affirment que le concours eut été une histoire concoctée avec la complicité des soldats afin d’augmenter l’esprit combatif national.

Un des articles sur le « Concours de décapitation de 100 personnes » publié dans le Tokyo Nichi Nichi Shimbun. En titre, on peut lire : « ‘Incroyable record’ – Mukai 106 – 105 Noda. Deux lieutenants font une manche supplémentaire ». En effet, le score de 105 à 106 ne permettant pas de les départager, le concours a été prolongé jusqu’à 150 décapitations.

Le début du massacre (viols, massacre de civils, exécutions illégales, vols et incendies volontaires)

Plusieurs rapports et témoignages (tant occidentaux que chinois) attesterons des exactions perpétrées par les troupes japonaises dans les semaines qui suivront la chute de Nankin. Des témoignages d’étrangers qui auront choisi de rester afin de protéger les civils chinois, comme John Rabe et Minnie Vautrin ; d’autres seront les récits à la première personne de survivants, ou issu de journaux intimes militaires ; ou encore certains rapports de journalistes. Le missionnaire américain John Magee réussira même à tourner un film documentaire et réalisera les premières photographies du massacre. John Rabe, et un groupe d’une quinzaine d’expatriés étrangers, ainsi que le missionnaire américain Lewis S. C. Smythe, secrétaire du Comité international et professeur de sociologie à l’université de Nankin, recueilleront les actions des troupes japonaises afin de déposer plusieurs plaintes à l’ambassade japonaise.

Le tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient aura estimé que 20 000 femmes, (dont des petites filles et des femmes âgées) auront été violées ; les soldats japonais pénétrant systématiquement dans les maisons, sortant les femmes pour les outrager collectivement, puis les poignardées à la baïonnette, parfois après avoir été victimes de mutilations explicites (des actes de barbarie, comme celles retrouvées avec un long bâton de bambou introduits dans le vagin). Le 19 décembre 1937, le révérend James M. McCallum écrit dans son journal intime : 

« Je ne sais pas quand cela se terminera. Jamais je n’ai entendu ou lu autant de brutalité. Viol ! Viol ! Viol ! Nous estimons au moins 1 000 cas par nuit et beaucoup de jour. En cas de résistance ou tout ce qui ressemble à une réprobation, il y a un coup de baïonnette ou une balle… Les gens sont hystériques… Les femmes sont emportées chaque matin, après-midi et soir. Toute l’armée japonaise semble libre d’aller et venir comme elle veut et de faire ce qui lui plaît. »

Le 7 mars 1938, Robert O. Wilson, un chirurgien de l’hôpital universitaire américain dans la zone de sécurité, écrit dans une lettre à sa famille : « une estimation prudente de personnes abattues de sang-froid se situe à environ 100 000, y compris bien sûr des milliers de soldats qui avaient déposé leurs armes. ». Il existe aussi quelques rapports de troupes japonaises forçant les familles à commettre des actes d’inceste. Les fils sont contraints de violer leurs mères, et les pères de violer leurs filles. Une femme enceinte qui a été violée par plusieurs Japonais a donné naissance à son bébé quelques heures plus tard, le bébé semblant toutefois être sain et sauf… Les moines qui ont fait vœu de célibat sont également forcés à violer des femmes.

Extrait du film de John Magee : le 13 décembre 1937, environ 30 soldats japonais assassinent 9 des 11 occupants de la maison n°5 à Xinlukou. Une femme et ses deux filles adolescentes sont violées et les Japonais éperonnent une bouteille et un bâton dans leur vagin. Une fillette de huit ans est poignardée mais elle survit avec sa sœur. Elles sont retrouvées vivantes deux semaines plus tard après le meurtre de la femme âgée présente sur la photo. Les corps des victimes sont également visibles sur la photo

Le 13 décembre 1937, Rabe écrit dans son journal intime : «  Ce n’est que lorsque l’on visite la ville que l’on apprend l’ampleur des destructions. Nous rencontrons des cadavres tous les 100 à 200 mètres. Les corps des civils que j’ai examinés avaient des trous de balles dans le dos. Ces personnes étaient vraisemblablement en fuite et ont été tuées par derrière. Les Japonais marchent à travers la ville par groupes de dix à vingt soldats et pillent les magasins (…). ». Les femmes enceintes sont également assassinées, recevant souvent des coups de baïonnette dans l’estomac, parfois après avoir été violées. Tang Junshan, survivant et témoin d’un des massacres systématiques de l’armée japonaise, témoigne :

« La septième et dernière personne de la première rangée était une femme enceinte. Le soldat pensait qu’il pourrait tout aussi bien la violer avant de la tuer, alors il l’a tirée hors du groupe à un endroit situé à une dizaine de mètres. Alors qu’il essayait de la violer, la femme a résisté avec vigueur… Le soldat l’a violemment poignardée dans le ventre avec une baïonnette. Elle a poussé un dernier cri lorsque ses intestins sont sortis. Ensuite, le soldat a poignardé le fœtus, avec son cordon ombilical clairement visible et l’a jeté à côté »

Garçon tué par les Japonais avec la crosse d’un fusil, parce qu’il n’a pas ôté son chapeau.

Selon le vétéran de la marine Sho Mitani, « l’armée utilisait un coup de trompette qui signifiait : Tuez tous les Chinois qui s’enfuient ». Des milliers ont été emmenés et exécutés en masse dans une excavation connue sous le nom « Fossé aux dix mille corps » ; une tranchée mesurant environ 300m de long et 5m de large. Alors qu’aucun décompte précis n’a été conservé, les estimations du nombre de victimes enterrées dans ce fossé vont de 4 000 à 20 000 personnes ; la plupart des chercheurs et des historiens considèrent qu’il y en a eu plus de 12 000.

Prisonnier de guerre chinois décapité par un officier japonais avec un sabre japonais durant le massacre de Nankin.

Dès la chute de la ville, les troupes japonaises se lanceront dans une recherche obstinée des anciens soldats, parmi lesquels des milliers de jeunes hommes seront capturés. Beaucoup seront exécutés à la mitrailleuse ; ce qui semble être le plus important massacre de troupes chinoises aura lieu sur les berges du fleuve le 18 décembre (cf. photo mise en avant). Les soldats japonais prendront la matinée à attacher les mains des prisonniers ensemble et dans le crépuscule les diviseront en quatre colonnes, avant d’ouvrir le feu sur eux ; incapables de s’enfuir, les prisonniers ne pourront que crier et tomber dans le désespoir. Alors que les mitrailleuses auront retentie pendant une heure, les soldats achèveront les derniers prisonniers individuellement à la baïonnette. Nombre de cadavres sont ensuite jetés dans le Yangzi Jiang ; on estimera qu’environ 57 500 prisonniers de guerre chinois seront assassinés.

F. Tillman Durdin et Archibald Steele (deux journalistes américains) diront avoir vu des corps de soldats chinois formant des monts de près de deux mètres de haut à la porte Yijiang au nord. Durdin, employé du New York Times, fera un dernier tour dans la ville avant de la quitter, mais entendra des tirs de mitrailleuses et observera des soldats japonais exécuter près de 200 chinois en dix minutes. Deux jours plus tard, dans son article, il affirmera que les rues furent jonchées de cadavres de civils, dont femmes et enfants. Selon le témoignage du missionnaire Ralph L. Phillips du Comité d’enquête de l’assemblée d’état des États-Unis, il sera « forcé de regarder pendant que des Japs écorchaient un soldat chinois » et « grillaient son cœur et son foie et l’ont mangé ».

En outre, un tiers de la ville sera détruite par des incendies volontaires. Selon certains rapports, les troupes japonaises mettront le feu aux bâtiments gouvernementaux nouvellement construits, mais aussi aux maisons de beaucoup de civils ; les zones en dehors des murs de la ville seront largement détruites. Le manque de résistance des troupes et des civils chinois à Nankin signifiera pour les soldats japonais leur liberté totale de piller les richesses de la ville ; en résultera un pillage et un cambriolage généralisé.

Fin janvier 1938, l’armée japonaise force tous les réfugiés de la zone de sécurité à rentrer chez eux, déclarant dans le même temps que « l’ordre est rétabli ». Après la mise en place du weixin zhengfu (gouvernement de collaboration) en 1938, l’ordre sera petit à petit restauré à Nankin, et les atrocités des troupes japonaises diminueront. Le 18 février 1938, le Comité international de la zone de sécurité Nankin est renommé de force Comité international de secours de Nankin et la zone de sécurité cessera d’exister ; les derniers camps de réfugiés seront fermés en mai 1938.

Une douleur toujours vive

De nombreux historiens incluront une zone plus grande autour de la simple ville de Nankin ; intégrant le district de Xiaguan (environ 31 km2 dans la banlieue nord de la ville) et d’autres zones dans la périphérie de la ville, certains historiens incluant également les six comtés autour de Nankin (connus sous le nom de Municipalité spéciale de Nankin). La durée des événements sera donc définie par sa géographie : plus tôt les Japonais sont entrés sur la zone, plus long a été la durée. La bataille de Nankin se terminant le 13 décembre (lorsque les divisions de l’armée japonaise entrent dans les murs de la ville de Nankin), le tribunal des crimes de guerre de Tokyo définira la période du massacre sur les six semaines qui suivront. La plupart des historiens contemporains considèrent néanmoins que le massacre de Nankin aura commencé dès l’entrée de l’armée japonaise dans la province du Jiangsu (soit dès mi-novembre), et fixent la fin du massacre à la fin du mois de mars 1938.

Peu après la reddition du Japon, les officiers primaires responsables des troupes japonaises à Nankin sont mis en jugement. Le général Matsui sera inculpé devant le tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient pour avoir « délibérément et imprudemment » ignoré son devoir légal de « prendre des mesures adéquates pour assurer l’observation et prévenir les infractions » des Conférences de La Haye. Hisao Tani, lieutenant général de la 6e division de l’armée japonaise à Nankin sera jugé en Chine par le tribunal des crimes de guerre de Nankin (exécuté peu de temps après par la justice chinoise). D’autres dirigeants militaires japonais en fonction au moment du massacre ne seront pas jugés : le prince Kotohito Kan’in, chef du personnel de l’armée japonaise impérial durant le massacre, mourra avant la fin de la guerre, en mai 1945 ; le prince Asaka bénéficie d’une immunité en raison de son statut de membre de la famille impériale ; et Isamu Chō, l’aide du prince Asaka, et à qui certains attribuent le mémo « tuez tous les prisonniers », se suicide au cours de la défense d’Okinawa.

Le massacre de Nankin restera pour longtemps un sujet de controverse politique, même aujourd’hui ; certains aspects restant contestés par des historiens révisionnistes et nationalistes japonais affirmant que les chiffres auront été exagérés (voire totalement fabriqué à des fins de propagande). Résultat des efforts nationalistes, la controverse sur le massacre de Nankin reste un point de blocage dans les relations sino-japonaises, tout comme les relations entre le Japon et d’autres pays asiatiques (tels que la Corée du Sud ou les Philippines). L’estimation du nombre de victimes faisant elle aussi toujours l’objet de controverses ; il sera établi à 200 000 morts par le tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient, tandis que les chiffres officiels chinois en avançaient 300 000 morts, et les historiens japonais entre 40 000 et 200 000 morts.

En ce jour anniversaire, n’oublions pas. Travaillons et enrichissons-nous de l’Histoire pour ne jamais céder à la barbarie et la haine de l’autre.

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