Droit de Vivre Les Rohingyas, éternels indésirables dans leur pays

Les Rohingyas, éternels indésirables dans leur pays

Cette minorité musulmane de Birmanie est traditionnellement discriminée mais les exactions et migrations forcées vers le Bangladesh se sont intensifiées depuis 2017. Aung San Suu Kyi, dont le parti est au pouvoir, véhicule les mêmes préjugés que ses compatriotes bouddhistes.

Par Raphaël Roze

Les opérations militaires birmanes anti-Rohingyas auraient provoqué depuis août 2017 la mort d’une dizaine de milliers de personnes appartenant à cette minorité musulmane (disposant de sa propre langue). Viols quasi-systématiques, villages brûlés… : la communauté internationale a assisté, sans vraiment réagir, à des pogroms systématiques et à l’exode de plus de 700 000 Rohingyas vers le Bangladesh voisin, où l’islam est majoritaire. Le gouvernement a certes annoncé le rapatriement des exilés afin de donner des gages au Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR), qui a alarmé régulièrement les chancelleries et les médias sur l’urgence de la situation, mais ce retour ne s’est jamais concrétisé. Faute d’action politique, l’Organisation des Nations unies (ONU) s’est contentée depuis deux ans de documenter les crimes commis, évoquant des « éléments de génocide » en lien avec la Cour pénale internationale (CPI) qui s’est auto-saisie du dossier.

Les Rohingyas de la province d’Arakan appartiendraient à un « corps étranger » ayant migré depuis le Bengale oriental au cours de la période coloniale britannique : voilà pour la version officielle birmane. En réalité, on trouve des traces de leur implantation dès le XVe siècle. Une partie d’entre eux descendraient de commerçants arabes, mongols ou turcs, d’autres seraient des autochtones convertis. Rejetés par les Bamas, l’ethnie majoritaire de tradition bouddhiste, ils sont considérés comme « Indiens » et inassimilables. Beaucoup ont servi de supplétifs à l’armée de sa Gracieuse Majesté au XIXe siècle. D’où leur réputation de « traîtres ». D’autant que les Rohingyas ont soutenu les Alliés durant la Seconde Guerre mondiale, espérant qu’ils les protégeraient contre les bouddhistes, tandis que les autorités birmanes ont pris fait et cause pour le Japon.

Pogroms systématiques

Aung San Suu Kyi en 2011

De 1948, date de l’indépendance, à 1962, ils ont été plutôt épargnés par le pouvoir – encore démocratique. Puis, le dictateur Ne Win a mis fin à cette période de tolérance et les juntes militaires successives leur ont imposé le statut d’étrangers. Apatrides dans leur propre pays, pourchassés, victimes de lois discriminantes et d’exactions, ils ont été conduits à l’exil forcé ou volontaire au Bangladesh, en Indonésie, en Malaisie… Il n’empêche qu’un million de Rohingyas vivraient toujours sur le sol birman. Depuis 2012, les juntes ont laissé place à un processus d’ouverture progressive. Des élections ont été organisées sous l’influence déterminante d’Aung San Suu Kyi, figure de l’opposition non violente et prix Nobel de la paix 1991. Son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), a remporté les législatives de 2015. Occupant plusieurs fauteuils ministériels, elle n’a pas profité de sa position pour combattre sérieusement la haine anti-Rohingyas. Elle refuse même d’employer cette dénomination, lui préférant le qualificatif – infâmant en Birmanie – de « Bengalis ». En Occident, on a parfois justifié ou excusé sa passivité en raison de la mainmise de l’armée sur la question musulmane. Par ailleurs, les groupes d’autodéfense rohingyas, jugés « terroristes » par le gouvernement, ne sont pas composés d’enfants de chœur et on a relevé des exactions des deux côtés. Cela dit, Aung San Suu Kyi véhicule les mêmes préjugés que la grande masse de ses compatriotes bouddhistes. Son image a été profondément ternie par cette affaire. Fin 2016, 11 lauréats du prix Nobel de la paix ont signé une lettre ouverte aux Nations unies exigeant la cessation des « crimes contre l’humanité » antimusulmans en Birmanie. Le manifeste dénonçait la « responsabilité » personnelle d’Aung San Suu Kyi dans les massacres.

Erdogan versus Aung San Suu Kyi

Rien de sérieux n’est fait à l’échelle internationale pour protéger les Rohingyas mais certains chefs d’État manifestent leur indignation. La palme revient sur ce plan à Recep Tayyip Erdogan qui s’est autoproclamé défenseur de cette minorité en butte à un « génocide », a-t-il souvent martelé. Réponse d’Aung San Suu Kyi (en 2017) : le président turc serait victime d’un « iceberg de désinformation ».

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