Actualités Justice Lettre au ministre de l’antiracisme et des droits de l’Homme

Lettre au ministre de l’antiracisme et des droits de l’Homme

Par Mario Stasi, Président de la Licra

Monsieur le garde des sceaux,

Le Président de la République, sur proposition du Premier Ministre, vous a nommé Ministre de la Justice, Garde des Sceaux. Il est toujours satisfaisant, pour l’avocat que je suis, de voir la Place Vendôme s’ouvrir à un confrère qui, ainsi, aura la lourde responsabilité de mettre ses pas dans ceux du barreau qui l’ont précédé à l’instar de Danton, d’Edgar Faure et Robert Badinter. Lors du discours prononcé à l’occasion de la passation de pouvoir, vous avez conclu votre propos par une formule, il faut le dire, assez inhabituelle en pareilles circonstances et qui a attiré l’attention du Président de la LICRA que je suis : « Mon ministère sera celui de l’antiracisme et des droits de l’Homme ». En entendant ces mots, j’ai eu envie de vous répondre : « chiche ! ».

Notre époque est traversée par des tensions inédites qui déchirent les liens humains et abîment la fraternité autant que la République. Une sorte de fièvre identitaire semble s’être emparée de l’opinion et nous assistons au grand retour des appartenances au détriment de notre socle commun. L’assignation déterministe à un groupe écrase les individus, divise la Nation et génére de la méfiance, du ressentiment, de la haine, et pour finir du racisme et de l’antisémitisme. Dans ce contexte, votre profession de foi antiraciste est condamnée à la réussite car, en cas d’échec, nous serons voués à vivre dans une société de l’ensauvagement et de la diffamation permanente de l’idée républicaine et laïque.

Refaire de l’universalisme une idée neuve en France

L’urgence est assurément de refaire de l’universalisme républicain une idée neuve en France et assumer, dans ce domaine, une certaine forme d’exception française. Le différentialisme, le communautarisme, le séparatisme, la culture de l’assignation sont des poisons pour la devise républicaine. Ils fermentent une société de divisions où le particularisme devient une distinction en rien fondée sur l’utilité commune et en tout dédiée à la fracturation d’une communauté de destin. Il nous faut réhabiliter cette oeuvre séculaire qui a permis les Lumières et rappeler, répéter, marteler sans cesse qu’il n’est pas nécessaire d’être noir pour défendre les noirs, juif pour défendre les juifs, musulman pour défendre les musulmans.

Lutter contre la haine en ligne

L’urgence, c’est aussi de faire vivre la promesse républicaine partout où nous le pouvons, et en premier lieu sur Internet. A l’occasion de la proposition de loi visant à lutter contre les discours de haine sur internet, le Conseil constitutionnel a rappelé que nous étions là sur des matières sensibles, et qu’il ne fallait changer les lois, comme nous le rappelait Montesquieu, qu’avec une main tremblante. Pourtant, une fois ce texte lourdement censuré, rien ne serait pire que le statu quo, l’attentisme et la politique du chien crevé au fil de l’eau. Nous avons besoin sans délai que l’ouvrage soit remis sur le métier pour qu’internet cesse d’être un territoire perdu de la république qui échapperait à la souveraineté de nos lois et singulièrement des lois Pleven et Perben, vos prédécesseurs.

Le racisme et l’antisémitisme ne sont pas des délits de seconde zone

L’urgence, c’est toujours celle de l’application de nos lois. Qui peut s’estimer satisfait du fait que racistes et antisémites défilent devant nos tribunaux correctionnels sans que, pour les plus récidivistes d’entre eux, les idéologues qui drainent des millions de fans, le maximum de la peine ne soit jamais prononcé et que son exécution soit constamment entravée par des stratégies de contournement de la loi. A la LICRA, nous avons fait ce constat il y a maintenant de nombreuses années : la loi sur la liberté de la presse n’est plus le bon véhicule pour faire reculer le racisme et l’antisémitisme. Il n’y a rien de pire que le spectacle d’une grande loi devenue impuissante et inappliquée. Les mois qui viennent seront, pour les militants que je représente, un test de lucidité sur la réalité de la haine et nous ne ferons pas l’économie d’une réflexion sur la nécessité d’inscrire nos lois antiracistes dans le Code Pénal.

Former, éduquer, convaincre

L’urgence, c’est enfin l’acculturation de votre ministère, des juges, des procureurs, des avocats à ces délits qui ne sont pas des délits de seconde zone mais qui sont de fait traités comme tels. Il y a une bataille de formation et d’éducation à mener pour que cessent ces incompréhensions permanentes entre les victimes, les prévenus et leurs juges sur la reconnaissance des évidences : les circonstances aggravantes de racisme et d’antisémitisme. Nous avons besoin, dans les parquets, de référents conscients et actifs. Nous avons besoin que les victimes de racisme et d’antisémitisme ne soient pas considérées, comme c’est trop souvent le cas, comme des importuns qui viennent déranger un système traitant d’affaires qui seraient bien plus graves. Etre victime de racisme ou d’antisémitisme est d’une violence inouïe : on s’attaque à vous non pas pour ce que vous avez fait ou pour ce que vous avez dit. On vous déteste, on vous discrimine, on vous injurie, on vous frappe, parfois on vous tue pour ce que vous êtes, pour le simple fait d’être né, pour un épiderme de la mauvaise couleur, pour un patronyme qui fait peur, pour l’appartenance à une communauté, à une ethnie, à une religion.

Vous le voyez, être ministre de l’antiracisme et des droits de l’Homme n’est pas une sinécure. Les tensions sont fortes et les obstacles nombreux. Vous avez choisi de commencer votre ascension ministérielle par la face Nord, avec un objectif ambitieux. Je forme le voeu, au nom de la LICRA, que la cordée tiendra et que les sommets ne demeuront pas inaccessibles au vent exaltant de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

Mario Stasi,
Président de la Licra

12 Commentaires

  1. Je ne comprends pas , de la part de la LICRA comme du Ministère de l’intérieu et du chef de l’Etat,. qu’aucune action judiciaire n’ait été entreprise contre le groupuscule suprémaciste LDNA lequel représente une menace extrême. Jacques Chirac avait dissous Tribu Ka : c’était un geste républicain. Aucune personne sensée ne comprend aujourd’hui l’impunité dont bénéficient entre autres le PIR et la LDNA. Faut-il attendre une guerre civile ?

  2. Il faudrait cesser de parler de « l’extrême gauche indigéniste ». L’extrême gauche prône la lutte des classes, pas la « lutte des races ». Dire « extrême gauche indigéniste » c’est comme dire « extrême gauche hitlérienne » : c’est un contresens absolu et une aberration sémantique. Pour combattre l’idéologie raciste, antisémite et suprémaciste de l’extrême DROITE indigéniste, il faut d’abord la nommer par son nom.
    Quant à l’indigénisation et plus généralement l’ultra extrême droitisation des médias et de l’espace public en France, c’est une évidence qui se vérifie tous les jours.
    Bien à vous.

  3. très bien, cela va sans dire, mais le dire a aussi une signification performative et en cela déjà militante – et participe à la longue marche vers la vertu (et l’on sait depuis Robespierre – discours du 18 pluviôse an II – qu’en renonçant à la vertu on s’oriente fatalement vers la terreur)

  4. Excellent. Merci Mario d’être le porte-parole des militants de base de la Licra qui effectivement voient avec horreur cette montée des racismes ainsi que des communautarismes

  5. Merci Mario pour cet indispensable rappel !
    Les délits de racisme et d’antisémitisme doivent malheureusement -du fait de leur résurgence- échapper à la prescription très courte de la loi sur la presse.
    La balle est dans le camp de DPM dont on est aussi en droit d’espérer qu’il œuvrera dans le sens de la défense de la défense….

  6. Bravo notre cher président !
    Quelle plaisir que de lire et suivre les propos droits et forts de ce que nous avons là prétention de représenter au sein de notre république laïque et citoyenne.
    Merci encore cher président de ta magnifique intervention.
    David ZENOU, vice-président LICRA Marseille métropole.

  7. C’est le grand retour du patriarcat.
    Droits de l’homme et antiracisme.
    Les femmes sont manifestement les oubliées du gouvernement et de la LICRA.
    En lutte Mesdames!

LAISSER UN COMMENTAIRE

Votre commentaire apparaîtra après modération. Veillez à respecter la législation française en vigueur.

Please enter your comment!
Please enter your name here

Suivez-nous

117,164AbonnésJ'aime
1,268AbonnésSuivre
30,523AbonnésSuivre

Newsletter