Ouïghours : au Xinjiang on acculture !

La République Populaire de Chine vient de célébrer en grande pompe son 70e anniversaire. Des festivités au goût amer pour les 12 millions de Ouïghours que Pékin tente d’assimiler de force. Internements de masse, tortures, lavage de cerveau, certains parlent d’ethnocide sur cette ancienne route de la soie.

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Les Ouïghours sont persécutés par la République populaire de Chine car musulmans. Mosquée de Khotan en 2005. COLEGOTA / WIKIMEDIA COMMONS

Alain Lewkowicz

En République Populaire de Chine, la statistique n’est jamais à prendre pour argent comptant. Biaisée ou fausse, elle ne sert qu’à une propagande visant à vanter les réalisations du socialisme triomphant. On comprendra pourquoi aucune information crédible n’existe sur le nombre de Ouïghours qui, dans la vaste province autonome du Xinjiang au nord-ouest du pays, croupissent dans les camps de « rééducation », « internement », « concentration », selon les appellations. Musulmans et soupçonnés de soutenir le terrorisme international, les Ouïghours, un des 56 groupes ethniques que compte la Chine, font peur au pouvoir central qui, depuis les attentats du 11 septembre 2001, a durci sa politique répressive dans cette région frontalière entre autres du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Tadjikistan, de l’Afghanistan et du Pakistan. En soutenant l’intervention américaine en Afghanistan, la Chine s’est offert un sauf-conduit pour les réprimer et accentuer sa politique d’assimilation dans le silence assourdissant de la communauté internationale.

Camps de rééducation

S’ils se sont soulevés à plusieurs reprises depuis leur intégration à la République de Chine en 1911, créant même l’éphémère République du Turkestan Oriental, les Ouïghours ont totalement été phagocytés par les communistes chinois en 1949. Ils n’ont cessé de tout coloniser, d’acculturer et de siniser à marche forcée, la terre, les hommes et les esprits. En 2014, des informations sur l’existence de camps de rééducation par le travail, les laojiao, pourtant officiellement tous fermés en 2013, dans lesquels entre 1,5 et 3 millions de Ouïghours seraient internés, parviennent jusqu’en Occident. « Grâce à des images satellites on a pu prouver l’existence d’au moins 200 camps », explique Dilnur Reyhan, enseignante à l’Inalco, présidente de l’Institut ouïghour d’Europe et directrice de publication de la revue franco-ouïghour Regard sur les Ouïghour-e-s. Et loin d’être ce que la Chine va finir par reconnaître en octobre 2018 comme étant des « centres de formation professionnels » dont le but est de lutter contre le terrorisme et l’extrémisme musulman, ces camps accueillent hommes, femmes, jeunes et vieux y sont détenus sans aucune forme de procès et en dehors de toute règle de droit, torturés physiquement et psychologiquement. Objectif ? Strike Hard, comprendre « Frapper fort contre l’extrémisme violent » supposé de cette minorité musulmane.

Tensions interethniques

La situation se dégrade en 2009 à la suite de tensions ethniques entre Ouïghours et Hans – ethnie majoritaire représentant 91 % de la population chinoise – dans une usine de jouets de la province du Guangdong. « Depuis le début des années 2000, les autorités chinoises pratiquent une politique de “déportation” des jeunes Ouïghours célibataires, souvent des femmes, des zones rurales vers les usines de l’Est, dans le cadre d’un programme appelé “trouver du travail pour les jeunes Ouïghours”. L’État impose des quotas aux familles qui doivent envoyer au moins un de leurs enfants, de préférence une fille, dans ces usines sous peine d’être envoyées en camp de rééducation. Le but est en fait de siniser ces jeunes. Beaucoup de femmes y sont violées ou deviennent les objets sexuels des patrons. Les ouvriers Hans, eux, se sentent envahis par ceux qu’ils considèrent comme des étrangers qui viennent “voler le travail des Chinois” », explique Dilnur Reyhan. Une rumeur circule. Des Ouïghours auraient violé deux ouvrières Hans de l’usine. Une rixe éclate dans laquelle plusieurs dizaines d’ouvriers ouïghours meurent sans que la police n’intervienne. Des vidéos circulent sur le Net montrant le lynchage de l’un d’entre eux. À Urumqi, la capitale du Xinjiang, les étudiants Ouïghours appellent à manifester pour réclamer justice. La police tire à balles réelles. Des violences interethniques éclatent, provoquant des morts et des blessés dont le nombre est incertain. Pékin dénonce « une action criminelle violente préméditée, pensée et dirigée depuis l’étranger, et commise par des hors la loi au sein du pays ».

Colonisation démographique

En 1949, les trois millions de Ouïghours du Xinjiang représentaient 80 % de la population de la région. Les Hans, 4 %. En 2019, les 12 millions de Ouïghours ne représentent plus que 45 % de la population. Les Hans, 45 % également.

Des terres et des enfants

Pékin bouleverse l’équilibre du Xinjiang par une incitation à l’immigration massive de Hans. À la clef ? Des emplois bien rémunérés, des terres et la possibilité d’échapper à la politique de l’enfant unique imposée aux Hans de 1979 à 2015. Résultats ? Des inégalités sociales et économiques flagrantes et une disparition progressive de la culture ouïghoure.

Fillettes Ouïghoures au marché à Khotan en 2005.

Verrouiller la province du Xinjiang

L’arrivée en 2016 du redoutable Chen Quanguo à la tête du PCC dans la région, signe la fin de toutes les illusions pour les populations turciques du Xinjiang. Cet ancien militaire et ex-premier secrétaire de la région autonome du Tibet verrouille la province mettant chaque famille ouïghoure sous contrôle au nom de la répression et de la prévention de l’extrémisme religieux. Tout le budget de la région y passe. Ses premières cibles : les intellectuels, les artistes, les hommes et les femmes d’affaires, les footballeurs etc. « Dans les camps de concentration, vous n’avez que des Ouïghours, des Kazakhs, des Ouzbeks et des Kirghizes. Mais il n’y a pas de Hui, les musulmans chinois, pourtant nombreux dans le Xinjiang. La religion n’est donc qu’un prétexte », précise Dilnur Reyhan. Il renforce le contrôle des moyens de communication sur les téléphones portables et Internet. De 50 signes de radicalisation en 2013 établis par les autorités, on passe à 75. « Si vous n’êtes pas professeur et que vous avez beaucoup de livres, si vous avez plus qu’un couteau dans votre cuisine, si vous avez porté plainte contre un fonctionnaire, si vous refusez de fumer devant un religieux ou une personne âgée, si vous avez une barbe avant 50 ans, si vous avez voyagé dans un pays musulman, si vous utilisez WhatsApp ou VPN, si vous avez des images de mosquées dans votre téléphone, etc. vous finissez dans un camp », se désole Dilnur Reyhan.

La culture ouïghoure est très ancienne. Princesses Ouïghoures, peinture de la grotte aux mille Bouddhas. VIIIe ou IXe siècle.

Leurs enfants, eux, sont placés dans des camps d’endoctrinement, empêchés de parler leur langue, poussés à dénoncer leurs parents, formatés pour devenir de bons petits Chinois. Rien qu’en 2017, la Chine reconnaissait l’ouverture de 17 « orphelinats » supplémentaires à Kashgar, la deuxième ville de la région. L’intervention du gouvernement Kazakh a permis la libération de certains prisonniers qui ont pu témoigner des conditions d’existence dans ces camps. Tortures, viols des hommes et des femmes, stérilisation de masse, absence de soins médicaux, apprentissage forcé du chinois et des chants révolutionnaires, punitions et humiliations sont la règle. Pékin a refusé les deux demandes de visite de l’ONU et de l’UE. « L’ONU a demandé la fermeture des camps et la libération des prisonniers mais la Chine a acheté les voix d’une cinquantaine de pays dont beaucoup de pays musulmans qui ont signé une lettre d’approbation de la politique chinoise », dénonce Dilnur Reyhan. Et la France ? Interdiction, lors du dernier voyage d’Emmanuel Macron en Chine, d’évoquer les questions taboues. Une interdiction respectée à la lettre. Pièce maîtresse des nouvelles routes de la soie du président Xi, le Xinjiang est intouchable. N’en déplaise aux Ouïghours.


Malheureux comme un chrétien en Chine

Septembre 2018. Le Vatican et Pékin signent un accord historique mais « provisoire » sur la nomination des évêques afin d’unifier l’Église officielle patriotique contrôlée par le pouvoir chinois et l’Église « souterraine » soutenue par le Saint-Siège, mettant ainsi fin à une crise qui dure depuis 1957. Le Vatican a reconnu sept évêques nommés par Pékin qui a de son côté reconnu 30 évêques de l’église clandestine. Objectif ? Unifier les 12 millions de catholiques chinois dont beaucoup sont persécutés : des milliers d’églises clandestines ont été détruites tandis que les fidèles n’ont pas le droit de se rassembler ni de dire des messes. Les mineurs n’ont pas le droit d’assister aux messes de l’Église patriotique et les bibles ne sont plus en vente sur Internet. Dans le même temps, de nombreux prêtres et évêques fidèles à Rome ont été arrêtés. Alors que le pape François a affirmé vouloir se rendre en Chine, il faudra d’abord rétablir les relations diplomatiques entre Rome et Pékin, et que le Saint-Siège abandonne Taïwan. On peut craindre que ce ne soit pas pour demain.

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