Les juifs, une minorité religieuse ou culturelle ?

La population juive dans le monde est actuellement de 14,5 millions, soit environ 2 ‰ et la population juive en France est d’environ 600 000 personnes soit 1 ‰. La question est de savoir s’ils sont une minorité religieuse ou culturelle.

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Napoléon rétablit le culte israélite en 1806.

Izio Rosenman

Les juifs sont souvent considérés, en particulier en France comme une minorité religieuse. Cela est surtout dû à l’existence du Consistoire Central institué par Napoléon 1er en 1808 qui assigné les juifs français à une identité religieuse après leur émancipation en 1791. Des phénomènes historiques propres aux populations juives se sont succédé depuis deux siècles : Émancipation, Haskala ou Lumières juives, naissance des mouvements politiques juifs de masse à la fin du XIXe siècle (Bund, communisme, sionisme), événements historiques (Shoah, naissance de l’État d’Israël), qui ont profondément modifié les sociétés juives1. Les juifs dans notre monde constituent une minorité culturelle plutôt que religieuse, même si la religion est un élément important de leur culture. Cette évolution n’a pu émerger qu’après la naissance des Lumières, c’est-à-dire après la sortie du monde vu comme religieux, ou pour reprendre une expression célèbre de Max Weber, après le « désenchantement du monde2 ».

Minorité culturelle

Seule cette perception des juifs comme groupe minoritaire culturel est à même d’intégrer la grande diversité historique, géographique, linguistique et religieuse qui caractérise leur parcours depuis des millénaires. Ainsi, c’est à cause de leur longue dispersion que les juifs ont été depuis longtemps des passeurs de cultures et de mondes ; un exemple, dès le Moyen Âge ils furent des traducteurs de la pensée grecque, bien intégrés dans les sociétés musulmanes, à tel point que l’œuvre philosophique de Maïmonide, dont son célèbre Guide des Égarés, a été écrite en arabe, tandis que son œuvre juridique traditionnelle a continué à être écrite en hébreu. La religion est, selon les paroles de Gershom Sholem, insuffisante pour rendre compte de « l’expérience juive », même si elle y joue un rôle important.

Le Guide des Égarés de Maïmonide a été écrit aussi bien en hébreux comme ici qu’en arabe. Copie du XIVe siècle.

Modèle d’intégration

Le rôle de la mémoire est essentiel chez les juifs. Cette mémoire au très long cours est d’ailleurs réactivée chaque année le jour de la Pâque juive, lors du Seder, célébré par une grande partie des juifs qu’ils soient ou non religieux. Les persécutions, et en particulier la plus terrible d’entre elles, la Shoah, ont accentué la force de la mémoire chez eux et les ont souvent ressoudés dans le sentiment d’être une minorité particulièrement persécutée, au cours de leur longue histoire depuis Aman, le persécuteur du Rouleau d’Esther, qui a été le premier à avoir projeté un génocide, jusqu’aux pogroms, Vichy et le nazisme. Les juifs ont pourtant constitué une minorité intégrée dans les pays où ils vivaient, dès l’instant où ils furent acceptés comme citoyens. Ce phénomène s’est particulièrement vérifié à partir des Lumières en Allemagne, initiées vers 1780 par Moses Mendelssohn et suivies de peu par l’Émancipation des juifs en Europe. Celle-ci commencée en 1791 en France, s’est à peine achevée au début du XXe siècle en Russie tsariste, moins de 20 ans avant l’arrivée du nazisme en Allemagne. Devenus citoyens, ils furent partie prenante au développement de la culture et de l’économie de leurs pays, aussi bien en France à partir du XIXe qu’en Allemagne. Mais cela n’a pas été sans encourir l’hostilité et la haine antisémite dans beaucoup de pays, par ceux qui n’admettaient pas la diversité ou qui étaient jaloux de leur réussite.

Les juifs depuis 2 000 ans peuvent servir de modèle d’intégration pour les groupes minoritaires. En effet ils sont toujours parvenus à faire coexister leur mémoire historique, la fidélité à leurs langues et cultures, et l’intégration dans les états par la citoyenneté. Et puisque l’on débat tant de la laïcité, rappelons le vieux dicton talmudique, Dina de malkhuta dina (« la loi du pays est la Loi »). Et de se souvenir que les juifs ont été, avec les protestants, de chaleureux artisans de la laïcité en France.

1. Jacob Katz, Hors du ghetto. Émancipation des juifs en Europe 1770-1870, Hachette, 1984. Pour une vue plus globale : Simon Doubnov, Histoire moderne du peuple juif, Le Cerf, 1994 ; Josy Eisenberg, Histoire moderne du peuple juif, Stock, 2007.

2. Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Gallimard, 2016

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